Mercredi 12 décembre 2018

Pop art

La subversion érotique de Wesselmann

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 22 novembre 2016 - 766 mots

La galerie Almine Rech reconstitue à Paris une partie de l’exposition de l’artiste américain de 1970 à la Sidney Janis Gallery de New York.

PARIS - Face à cette huile sur toile de Tom Wesselmann (1931-2004) évoquant le visage d’une femme en train de sucer une forme suggestive, découpée, comme en réserve, Magritte se serait sans doute exclamé : « Ceci n’est pas une pipe ». À juste titre puisque l’œuvre s’intitule Girl Eating a Banana (1967-1968). L’équivoque se lève toutefois dans la salle suivante avec un autre tableau, Seascape #27, découpé suivant la forme de l’extrémité d’un sexe masculin en érection avec en arrière-plan un paysage vert et un ciel gris. Ou encore, dans une troisième salle, par ce même sexe imposant au premier plan, dans une grande toile Bedroom Painting #19 (de 228,6 x 162,6 cm) que l’on imagine du plus bel effet accrochée au-dessus d’un canapé dans un salon bourgeois. Cette œuvre faisait partie d’un ensemble montré par la galerie Sidney Janis de New York en 1970.

Seins, bouches, sexes
Pour la première exposition de Wesselmann qu’elle présente et organise avec la collaboration de la succession de l’artiste, Almine Rech, qui considère « cette présentation comme la plus importante à Paris depuis sa rétrospective à la Fondation Cartier en 1995 », a en effet souhaité reconstituer en partie, dans la mesure des œuvres encore disponibles (complétées par quelques-unes des années 1980), l’accrochage new-yorkais de l’époque. En témoigne la présence d’une pièce historique, Bedroom Tit Box, à la fois boîte et performance. Dans la boîte encastrée dans le mur, on peut voir derrière une vitre en plexiglas différents objets peints, en bois, grandeur nature que Wesselmann fit réaliser par son menuisier. On découvre ainsi une orange, un flacon bleu, un vase blanc avec des roses rouges en plastique, une cigarette et tous les samedis après-midi un sein rose (de 16h30 à 18h30). C’est l’aspect performance, car « cerise sur le gâteau », ce sein est vrai : c’est celui d’un modèle, caché derrière le mur et allongé au-dessus de la boîte, qui laisse une fois par semaine pendre son sein par un trou conçu à cet effet, indéniablement saisissant. Il faut en effet s’approcher, mettre le nez sur la vitre pour distinguer le vrai du faux, percevoir les infimes frémissements et vérifier qu’il ne s’agit pas d’une prothèse moulée en silicone. Ceci est bien un sein, comme un trompe-l’œil à l’envers en quelque sorte. On en retrouve d’autres dans cette sélection, mais peints cette fois, ou dessinés, tétons pointés, à l’exemple de celui gris souris dans Drawing for Bedroom Painting #6. Ils font partie des figures récurrentes de Wesselmann, comme les objets du quotidien, les bouches pulpeuses, les visages avec cigarettes fumantes aux lèvres, les jambes en l’air, les sexes, les mains, les pieds toutes les parties de ce corps mis en avant et en sensualité, comme autant de fragments de l’imagerie pop qui ont fait de l’artiste l’un des plus importants acteurs américains de ce mouvement artistique. Et celui aussi dont le rapport à l’érotisme, avec ses fameux (grands) nus féminins, est le plus manifeste, comme le dévoilent ici certaines œuvres, parfaits exemples de la liberté de montrer le corps et de la libération sexuelle caractéristiques de la fin des années 1960.

Autant d’images immédiatement identifiables, faciles d’accès, mais auxquelles le travail de Wesselmann ne peut se réduire. Car derrière cette apparente simplicité, pouvant aller jusqu’à une stylisation des formes, il y a toujours chez l’artiste un jeu subtil dans la juxtaposition des plans et même dans leur superposition comme le montre son utilisation des reliefs, parfaitement illustrée avec Bedroom Painting #24 ; sans oublier ses références à l’histoire de l’art (et notamment Matisse, bien évidemment), son intéressante façon de composer avec les vides et les pleins, son utilisation de la couleur et son sens de l’ironie et de l’humour. Avec en prime un évident plaisir de peindre qui se répercute tout de suite dans le regard du spectateur.

Si toutes les œuvres ne sont pas à vendre, celles qui le sont oscillent entre 70 000 dollars pour les dessins et 7 millions de dollars pour Smoker #3. Une cote coquette, certes, mais les œuvres de cette époque sont rares, historiques, pour bon nombre ici de niveau muséal. Il ne faut pas perdre de vue que Wesselmann est l’un des artistes les plus importants et marquant de sa génération et que, même s’il n’a pas toujours eu la reconnaissance institutionnelle, il a toujours eu celle des collectionneurs.

WESSELMANN

Nombre d’œuvres : 19 dont 7 dessins
Prix : entre 70 000 et 7 millions de $

TOM WESSELMANN A DIFFERENT KIND of WOMAN

Jusqu’au 21 décembre, galerie Almine Rech, 64 rue de Turenne, 75003, tél.01 45 83 71 90, www.alminerech.com, mardi-samedi 11h-19h

Légende Photo :
Tom Wesselmann, Bedroom Tit Box, 1968-1970, huile, acrylique, assemblage, 15 x 30 x 21,5 cm. Courtesy The Estate of Tom Wesselmann et Almine Rech Gallery

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°468 du 25 novembre 2016, avec le titre suivant : La subversion érotique de Wesselmann

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