Dimanche 18 novembre 2018

La peinture victorienne fait son "come-back"

Lors de la dispersion de la collection Forbes à Londres en février, quatorze lots ont atteint des prix records

Le Journal des Arts

Le 21 mars 2003 - 1268 mots

Le traumatisme laissé par la vente catastrophique de tableaux britanniques au mois de novembre à Londres n’a pas incité Christie‘s à la sérénité lors de la dispersion de la collection Forbes de peintures victoriennes. Aussi, face au pessimisme ambiant, les prix de réserve ont été revus à la baisse avant la vacation. Pourtant, la vente a réservé de bonnes surprises, et plus de quatorze records ont été établis.

LONDRES - Les 19 et 20 février dernier, Christie’s a ressuscité le marché de la peinture victorienne. Même si la vente des 361 tableaux réunis par Christopher Forbes au cours des trente dernières années n’a pas été à la hauteur de ses ambitions, les 16,9 millions de livres sterling (24,7 millions d’euros) récoltés ont prouvé que le marché était non seulement encore actif mais également prêt à revoir à la hausse les prix de plus d’une soixantaine d’artistes.
Au lendemain de la vente désastreuse de tableaux britanniques en novembre à Londres, tout laissait présager une nouvelle catastrophe lors de la gigantesque mise en vente de la collection Forbes. Les marchands pointaient du doigt la baisse substantielle d’acheteurs américains due à la conjoncture internationale. Le retrait du marché d’acteurs clés conjugué à la prédominance de scènes de genre “assurait”, selon eux, l’échec de la vente. Aucun tableau préraphaélite n’était proposé, peu de paysages, et l’ensemble était de qualité plutôt inégale.
Le nom de “Forbes” et le cachet propre aux collections particulières se sont pourtant révélés être des atouts. Christopher (Kip) Forbes a rassemblé ces œuvres après avoir soutenu à son père qu’il pourrait acheter toute une collection pour le prix d’un seul tableau des Nymphéas de Claude Monet. Il s’est alors mis à collectionner de manière minutieuse, selon des recommandations très strictes. Au départ, chaque œuvre devait avoir été exposée à la Royal Academy de Londres – l’équivalent du Salon à Paris au XIXe siècle –, une règle qui s’assouplit avec le temps. Avec l’aide de Simon Edsor de la Fine Art Society (Société des beaux-arts), Christopher Forbes s’est mis en quête de tableaux, mais aussi d’études et de variations. Il alla jusqu’à rechercher des œuvres de chaque membre des Hayllar, une famille d’artistes : un père et ses quatre filles, soit quatre panneaux provenant du hall de la Alma-Tadema House, sur Grove End Road. Après la vente, Simon Edsor nous a déclaré : “Ce n’était pas la collection d’un homme riche, mais une collection académique. M. Forbes voulait reproduire ce qui pouvait se voir à la Royal Academy en ce temps-là.”
Les rentrées publicitaires en chute libre du Forbes Magazine et les dépenses effectuées en vue du soutien d’une candidature infructueuse aux élections présidentielles nord-américaines ont forcé la dispersion de la collection. Certains échos du marché assuraient que la famille Forbes avait négocié un prêt d’au moins 10 millions de livres (15 millions d’euros) sur la vente future. Christie’s a nié de façon catégorique l’accord de toute garantie, mais a refusé de donner de plus amples détails sur les arrangements financiers. À l’annonce de la vente en septembre, les résultats escomptés dépassaient les 30 millions de livres (45 millions d’euros), mais, face à un marché de plus en plus déprimé, les espoirs ont dus être revus à la baisse. Alors qu’une feuille de correction apportait des rectifications sur les prix de 11 des 39 lots des plus importants de la vente d’ouverture, Christie’s se félicitait : “Notre client a fait preuve de pragmatisme.”
John Schaeffer, Lord Andrew Lloyd-Webber et Isabel Goldsmith, les meneurs du marché de la peinture victorienne dans les années 1990, étaient présents, même s’ils sont restés de simples observateurs. D’après la maison de ventes, la vacation a néanmoins été suivie par un nombre important de nouveaux acheteurs, soit au téléphone soit dans la salle, dont deux, selon le directeur Jonathan Horwich, à avoir atteint “le niveau supérieur”. Après avoir exposé certains des tableaux à New York, Harrogate, Liverpool et Édimbourg, Jonathan Horwich s’est vu récompensé par une attention soutenue pour la dispersion : 1 500 personnes sont venues à l’exposition de prévente à Londres. La vente du soir comptait 40 % d’acheteurs originaires d’Europe continentale, une chance inattendue car le Vieux Continent n’est pas connu pour son intérêt pour ces œuvres. Suivaient 40 % d’acheteurs originaires du Royaume-Uni et 20 % des États-Unis.
À la tribune, Dermot Chichester a débuté la vente du soir dans un état de nervosité apparente. Après le troisième lot, lorsque French and Co, de New York, propulsa le magnifique Pandemonium de John Martin vers un nouveau record du monde à 1 656 650 livres (2 417 711 euros), l’auctioneer s’est visiblement détendu. Se sont succédé ensuite treize nouveaux records : 1 271 650 livres (1 777 036 euros, estimation 800 à 1,2 million de livres) pour l’image poignante d’un taureau agonisant sous les yeux de Lord Ossulston à Chillingham Park, par Sir Edwin Landseer, et 600 650 livres (876 587 euros, estimation 800 000 à 1,2 million de livres) pour La Douzième Nuit de Walter Howard Deverell. L’œuvre de Landseer avait déjà atteint un record à 187 000 livres (272 755 euros) en 1983, mais le prix atteint par celle de Deverell, une des rares pièces en mains privées des débuts du préraphaélisme et réalisée par un artiste décédé à vingt-sept ans, a été décevant.
Parmi les autres déceptions, le lot reproduit sur la couverture du catalogue, Fais-moi confiance de John Everett Millais, une scène claire quoique énigmatique, illustration de la demande d’une lettre d’un châtelain à son jeune compagnon, n’a pas dépassé les 550 000 livres (802 669 euros, estimation 800 000 à 1,2 million de livres). Deux enchérisseurs se sont disputé le tableau disposant de l’estimation la plus élevée de la vente, le chef-d’œuvre classique de John William Waterhouse, Mariamne, mais il fut adjugé pour simplement 666 650 livres (972 907 euros, estimation 1 à 1,5 million de livres) au même client au téléphone à s’être porté acquéreur du marbre monumental de Lord Frederick Leighton, Athlète se débattant avec un python, établissant ainsi un nouveau record pour une sculpture de l’artiste (446 650 livres, 651 840 euros, estimation 600 000 à 800 000 livres). Après avoir fait l’objet des convoitises de deux enchérisseurs au téléphone, le subtil Au revoir de James Tissot, alors au sommet de son art, a été emporté par un acheteur américain pour le prix fort raisonnable de 831 650 livres (1 212 760 euros, estimation 600 000 à 1 million de livres), tandis que la magnifique vue nocturne d’une série de trois par John Atkinson Grimshaw, La Lumière du port, est partie à son estimation basse de 204 650 livres (298 666 euros).
La maison de ventes admet qu’elle avait considérablement baissé les prix de réserve avant la vente, ce qui a conduit à la cession de beaucoup de tableaux pour la moitié de leur estimation. Néanmoins, le spécialiste Christopher Wood s’est plaint de n’avoir rien pu acheter tout en reconnaissant que Christie’s “a eu raison de vendre en dessous de l’estimation le moment venu ; les bonnes pièces se sont bien vendues. Je suis ravi pour Kip Forbes, cette vente était un hommage à son goût, son œil et son savoir.” Christopher Forbes s’est dit “très satisfait” du résultat, et les marchands de tableaux du XIXe siècle ont soupiré de soulagement. “Quiconque ose dire que le marché n’est pas actif a tort”, a conclu Christopher Wood.

La collection Forbes de tableaux et objets d’art victoriens, Christie’s Londres, 19 et 20 février : Vente par lot : 75 % Vente en valeur : 81 % Total : 16 919 337 livres sterling (24 692 042 euros)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°167 du 21 mars 2003, avec le titre suivant : La peinture victorienne fait son "come-back"

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