SVV Tajab

La mariée était trop belle

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 6 octobre 2006

Mariage non consommé du mobilier ancien et du XXe siècle le 20 septembre chez Tajan. Flambée des prix pour les pièces signées Arbus et Poillerat.

PARIS - La maison Tajan a voulu marier les styles et les époques en organisant une vente dédiée aux arts décoratifs le 20 septembre, dans le contexte de la Biennale des antiquaires et de la réouverture du Musée des arts décoratifs. Bien qu’ayant privilégié les pièces de qualité, la dichotomie entre les meubles néoclassiques des années 1940 qui a attiré les amateurs et le mobilier XVIIIe pour lequel personne n’a bougé le petit doigt a été saisissante.

Le 1940 à l’honneur
76 % des lots de mobilier du XXe siècle ont trouvé preneurs. Une clientèle de décorateurs, tant en salle qu’au téléphone, a jeté son dévolu sur un certain nombre de pièces. La plus haute enchère revient à une paire de lampes de salon de Paul Dupré-Lafon, en marbre griotte avec abat-jour en parchemin bordé de cuir rouge. Estimée 80 000 à 120 000 euros, la paire s’est envolée à 402 252 euros. Les œuvres de Gilbert Poillerat, au cœur de la vente, ont atteint des prix exceptionnels : 310 770 euros, soit le double de l’estimation haute, pour une paire de consoles en fer battu avec plateau en marbre de brèche de Sarrancolin ; 98 658 euros, également le double de l’estimation haute, pour une suite de quatre chaises Ananas réalisés pour la Compagnie des arts français et 81 393 euros pour une paire de consoles en fer battu à plateau en marbre vert de mer, soit trois fois le prix proposé. Même succès pour les meubles d’André Arbus à l’instar d’un élégant guéridon tripode en citronnier avec crosses munies d’anneaux ovales en ivoire, qui a décuplé son estimation haute sur une enchère de 160 318 euros. Toujours d’Arbus, un grand bureau plat néo-classique en poirier avec plateau recouvert de cuir beige, estimé environ 50 000 euros, a été emporté à 98 658 euros tandis qu’une paire de grands fauteuils d’apparat néo-classiques en acajou clair, a été adjugée 80 160 euros contre une estimation haute de 38 000 euros. Signalons encore une grande table basse inédite de 1928 de Gaston Suisse, en laque de Chine noire avec incrustation de coquille d’œufs et laque d’or arrachée, vendue au triple de son estimation pour 253 595 euros ainsi qu’une table basse circulaire de 1932 de Jean-Michel Franck, en marqueterie de paille, acquise au double de son estimation pour 80 160 euros. «Et dire que l’on prétend que le 1940 passé de mode ! », raille Jean-Jacques Wattel, expert en mobilier XXe et l’initiateur de cette vente. Et d’ajouter : « Notons qu’on n’avait pas vu de vacation de cette qualité chez Tajan depuis le 19 novembre 2003, c’est-à-dire une vente composée de pièces haut de gamme à partir d’une seule collection (autour de Poillerat et Arbus), en l’occurrence la plupart du temps achetées à la galerie Gastou. Le marchand les tenait lui-même de commanditaires originaux. »

Doutes sur des pièces XVIIIe
Le marché du mobilier XVIIIe n’est pas en grande forme. L’échantillon de meubles d’époque « exceptionnels » présenté chez Tajan, à savoir un bureau plat attribué à André-Charles Boulle, estimé 700 000 à 1,2 million d’euros, et une rare paire de commodes en laque de Chine richement décorée, estampillée Deforge et estimée 800 000 à 1,2 million d’euros, aurait dû prouver le contraire. Or nul acheteur ne s’est manifesté dans la salle. Aucun professionnel ne s’est même déplacé. La qualité des pièces est-elle en cause ? « Cela ne se voit pas sur le catalogue mais cela saute aux yeux à l’exposition : tant le bureau que la paire de commodes, les prix étaient corrects mais le problème est que les pièces semblaient douteuses. Il est entendu que lorsque des meubles importants et authentiques passent sur le marché, ils trouvent toujours preneurs », nous ont confirmé plusieurs spécialistes parisiens. Ces pièces appartiendraient à un marchand du faubourg Saint-Honoré qui aurait voulu profiter de « l’effet Biennale » pour s’en défaire. « La provenance est confidentielle, a commenté l’expert Roland de L’Espée, pas très à l’aise sur les explications de l’échec de ses lots. Pour les commodes, j’ai pu noter des différences de montages mais le fait que mon vendeur ait monté son prix de réserve le matin de la vente a été néfaste. Car j’avais un client pour un prix inférieur. Concernant le bureau Boulle, il y avait quelques problèmes de placage, notamment des masques rapportés, ce que j’ai bien annoncé dans mon rapport de condition. Mais je reste surtout perplexe sur cette expérience de mélanger le XVIIIe avec le 1940. » La maison de Tajan est également « perplexe », mais davantage sur l’authenticité de la marchandise qui leur a été apportée que sur le principe même du mélange des époques dans une vente. Elle voudrait faire examiner ces meubles par un ébéniste. Car il en va aussi de la réputation de la maison de ventes.

SVV Tajan

- Experts : Jean-Jacques Wattel (XXe siècle), Cabinet Le Fuel et de L’Espée et Jacques Saint Bris (mobilier et objets d’art du XVIIIe) - Estimation : 5 millions d’euros - Résultat : 4,2 millions d’euros - Nombre de lots vendus/invendus : 98/62 - Lots vendus : 61 %

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°244 du 6 octobre 2006, avec le titre suivant : La mariée était trop belle

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