Samedi 19 septembre 2020

Monumental

La lumière noire de Robert Longo

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 27 avril 2016 - 730 mots

La Galerie Thaddaeus Ropac rassemble une sculpture et des dessins au fusain
de l’artiste américain dans un accrochage très pensé.

PARIS - Impressionnant : c’est le premier mot qui vient à l’esprit lorsqu’on découvre l’exposition de Robert Longo. Impressionnant par la densité de l’ensemble des œuvres, par la taille de certains dessins, par leur qualité technique, même si l’artiste (né en 1953 à New York) rappelle que « cet aspect a toujours été secondaire ». Il précise que, pour lui, « le dessin a toujours été une seconde nature. Enfant, je ne lisais pas beaucoup et comme j’étais dyslexique, mon mode d’expression était le dessin. Donc j’ai toujours dessiné ».
Outre cette virtuosité, ce qui est également impressionnant, c’est la façon dont l’artiste a pensé son accrochage sur le principe d’un jeu de billard à trois bandes et plus. Il établit ainsi entre les œuvres un magnifique dialogue insoupçonnable d’emblée. Car, quel rapport y a-t-il, à première vue, entre une évocation très noire et quasiment abstraite du Radeau de la Méduse de Géricault, un immense triptyque très figuratif et blanc, lui, évoquant un iceberg, et l’impact sur une vitre d’une des balles tirées lors de l’attentat contre Charlie Hebdo ? La pelote de ces images épiques n’est pas facile, mais passionnante, à démêler… À droite, dès la première petite salle, est installée une sculpture en résine et fusain évoquant un arbre mort et noir dans un esprit d’autant plus beckettien qu’il est inspiré de la pièce En attendant Godot. Lui fait face, sur la gauche, un tout petit dessin (14,3 x 17,8 cm) reprenant le tableau Deux hommes contemplant la Lune de Caspar David Friedrich. Le lien entre les deux ne saute pas aux yeux. C’est pourtant le tableau du peintre allemand qui a inspiré l’auteur irlandais pour le décor de sa pièce. En face et en grand, cette fois, un large dessin très noir montre un balayage abstrait, mais structuré. Il reprend la composition du Radeau de la Méduse et renvoie à un autre petit dessin, réalisé d’après le tableau. Ils voisinent avec un dessin figurant la mer, la nuit, avec des reflets sur les vagues, qui dialogue avec un sous-bois sombre, inondé, accroché tête-bêche pour révéler l’effet miroir de l’eau. Cet Untitled (Reflect Trees) n’est pas sans rappeler les photos Bae Bien-U.

Sculpteur d’images
Et si l’on pense à l’artiste coréen, c’est parce que les dessins de Longo sont si poussés, si élaborés qu’ils ressemblent à des photos. Il revendique d’ailleurs cette volontaire confusion : « J’ai toujours eu envie d’imiter le grain de la photo. J’aime quand les visiteurs quittent la galerie en croyant qu’il s’agit de photos. J’aime cette ambiguïté. » On la retrouve, un peu plus loin, avec l’immense quadriptyque qui dresse frontalement des icebergs. Dominé par des blancs, il éclaire sous un autre jour les rapports entre le dessin et la sculpture si chers à Longo. « La peinture c’est utiliser, couvrir une surface. Dessiner c’est appuyer, presser le papier. Et quand j’efface pour faire remonter des blancs, c’est comme si je sculptais l’image. Ma sensibilité est sculpturale. » Très nette de loin, plus floue de près, l’œuvre questionne, elle aussi, les frontières entre figuration et abstraction. Elle renvoie aussi à ces phrases blanches à peine lisibles écrites sur un mur au début de l’exposition tirées d’une lettre d’amour de Beethoven. Les corrélations s’enchaînent au premier étage de la galerie, avec des petits dessins très précis reprenant des œuvres de Rembrandt, Van Gogh, Léonard de Vinci confrontées à de grands dessins plus en mouvements inspirés de la vue de ces tableaux passés aux rayons X. La collision toujours, de formes et de temporalités. « Quand j’étais plus jeune je pensais que j’allais vers le futur. Aujourd’hui, je pense que le futur vient vers moi et change le passé », résume l’artiste qui se veut un témoin du temps dans lequel il vit et de sa « Lumineuse inquiétude », selon le titre de l’exposition.

De 30 000 à 50 000 dollars pour les petits dessins d’Heritage drawings et de 350 000 à 1 million de dollars pour les grands formats, les prix témoignent, eux, de la cote de cet artiste, l’un des artistes américains les plus importants de sa génération,  qui produit peu compte tenu de son travail méticuleux.

ROBERT LONGO

Nombre d’œuvres : 17
Prix : entre 30 000 et 1 million de $

ROBERT LONGO LUMINOUS DISCONTENT (LUMINEUSE INQUIÉTUDE)

Jusqu’au 21 mai, Galerie Thaddaeus Ropac, 7 rue Debelleyme, 75003 Paris, tél. 01 42 72 99 00, www.ropac.net, mardi-samedi 10h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°456 du 29 avril 2016, avec le titre suivant : La lumière noire de Robert Longo

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