Mercredi 17 octobre 2018

La cote dans les ventes à Paris, Londres et New York

L’Impressionnisme sur papier

Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1995 - 1304 mots

Les dessins des impressionnistes connaissent une fortune parallèle à celle de leurs tableaux. Si la tendance générale est à la baisse, on note cependant des différences sensibles qui tiennent avant tout à la qualité des œuvres proposées.

Régulièrement annoncé à l’issue de chaque vacation, le réel retour en grâce de la peinture postérieure à 1870 reste encore à démontrer. À partir de 1986, les cours ont entamé une spirale inflationniste qui s’est arrêtée brutalement au printemps 1990 aux États-Unis, un peu plus tard en Europe ; chacun a alors condamné "les spéculateurs", c’est-à-dire ceux-là même qu’on encensait quelques mois plus tôt : leurs achats ne faisaient-ils pas les beaux jours du marché ?... Ce dernier traverse aujourd’hui des moments difficiles, et si la saison dernière a montré quelques signes encourageants outre-Atlantique, ils demandent encore à être confirmés en Europe, particulièrement à Paris.

Le sort des dessins demeure indissolublement lié à celui des peintures : toutes époques confondues, ils reproduisent sur un mode mineur les évolutions de prix constatées à leur propos. Les œuvres impressionnistes sur papier n’échappent pas à ce phénomène, encore qu’il faille y apporter quelques nuances. L’Impressionnisme manifeste un intérêt prédominant pour un certain aspect mouvant de la couleur et pour la vibration de la lumière, ce qui s’oppose à une définition rigoureuse des formes. Il est avant tout une manière de peindre, non de dessiner.

Cependant, certains artistes se situant dans la mouvance impressionniste (le marché les englobe tous sous la même bannière, sans tenir compte des distinctions établies par les historiens de l’art) trouveront dans les différentes techniques du dessin un moyen privilégié d’exprimer leur sensibilité.


Des dessins à moins de 10 000 F
Tout ceci trouve une traduction chiffrée dans les salles de vente. S’il ne s’agit que d’acquérir une signature prestigieuse, on pourra emporter un (petit) dessin à moins de 10 000 F ; si l’on ambitionne en revanche de se rendre maître d’un pastel de Degas, on devra débourser une somme équivalente à celle d’un tableau impressionniste : l’artiste a en effet donné au pastel une force inconnue jusque-là, et il l’utilisera dès 1875 pour des portraits et des paysages avant d’en faire – après 1885 – son principal moyen d’expression.

D’autres – Boudin ou Jongkind – préfèreront l’aquarelle, dans laquelle Cézanne verra la possibilité de formuler une esthétique de la fragmentation, avec des formes suggérées par des plans colorés dans un espace aéré, rendu par le blanc du papier. En fait, chaque dessin, en lui-même œuvre unique, reflète avec fidélité la personnalité de son créateur, ce qui rend toute généralisation abusive. De plus, et fort logiquement, un véritable abîme sépare un simple croquis d’une œuvre aboutie.

Les grands écarts de Degas
La prise en compte de paramètres aussi variés oblige à une certaine prudence si l’on veut étudier l’évolution des cours. Celle-ci apparaît d’ailleurs assez décevante. Il ne sert pas à grand chose d’effectuer des comparaisons avec la période précédant le printemps 1990 et l’effondrement du marché. On aurait pu espérer qu’après avoir atteint leurs plus bas niveaux, les cours remonteraient. Or l’observation des résultats récents prouve que le plus souvent il n’en est rien. Prenons quelques exemples à l’appui de cette assertion.

Dans certains cas – vendeurs et intermédiaires rêvant de concert –, l’échec devient inévitable : ainsi Le peignoir rouge, un pastel de Degas appartenant à la collection Salabert, vendu 2 650 000 F par Mes Ader, Tajan, Hœbanx et Couturier en juin 1993 ; l’œuvre est restée invendue en mai 1995 chez Sotheby’s à New York, alors qu’elle était flanquée d’une estimation totalement irréaliste (1,2 à 1,6 million de dollars). À l’inverse, l’absence de... grand écart... pour une Danseuse du même peintre a eu un effet bénéfique sur son prix d’adjudication : toujours chez Sotheby’s, elle est passée de 1 650 000 dollars (vente de la collection Wendell Cherry en novem­bre 1991) à 1 872 500 dollars en mai dernier, son estimation initiale – 1,5 à 2 millions de dollars – étant restée inchangée.

Du bruit à Landerneau !
Les vendeurs subissent parfois des pertes sévères. Éloquent à cet égard, le cas de ce Coin de parc vu par Van Gogh en 1888 et acquis à New York en 1991 (Sotheby’s) en échange de 1,32 million de dollars ; proposé par le même auctioneer à Londres en juin dernier, il a stoppé net 30 % sous son estimation basse et s’est vendu "seulement" 474 500 livres. À titre de comparaison, relevons qu’un autre Van Gogh de 1888, deux fois plus grand il est vrai, a été adjugé 8 360 000 dollars par Christie’s en 1991.

On objectera, sans doute avec raison, que les dessins de Van Gogh sont rares sur le marché et que prétendre tirer une conclusion générale à partir d’un seul exemple est un exercice hasardeux.

Certes, mais des mésaventures analogues surviennent à propos d’œuvres se rencontrant plus fréquemment en salle de vente : comme ces Fermières dans la campagne, peintes par Pissarro en 1883, qui sont restées invendues chez Mes de Quay et Lombrail en novembre dernier, malgré une estimation (600 000 à 800 000 F) établie en fonction du prix atteint – 640 000 F – chez Mes Laurin, Guilloux, Buffetaud et Tailleur en juin 1993.

Reconnaissons aussi un autre fait qui influe fortement sur les prix enregistrés : les acheteurs potentiels ont tendance à se montrer fortement réticents à l’égard des apparitions trop rapprochées d’une même œuvre sur le marché... du moins s’ils suivent ce dernier avec suffisamment de régularité pour s’en rendre compte... L’heureux acquéreur de Landerneau, une aquarelle de Signac adjugée 64 000 F à Paris en juin dernier, sait-il ainsi qu’une vue de ce même port breton – très proche mais avec des coloris moins frais – avait coté 30 800 dollars chez Christie’s en novembre 1991, au plus profond du marasme ?

Une petite aquarelle de Signac pour 40 000 F
Apportons une note optimiste à ce qui précède en soulignant que les cours de certains impressionnistes n’ont que faiblement varié pendant ces dernières années. Prenons l’exemple de deux aquarelles de Cézanne, très comparables tant par leurs sujets que par leurs dimensions :
Au bord de l’eau (34 x 51,5 cm) s’est vendue 242 000 livres chez Christie’s en juin 1989, le marché se trouvant alors à son zénith ; deux ans plus tard la tendance était inversée, mais Sotheby’s est parvenu à adjuger 198 000 livres Arbres se reflétant dans l’eau (31 x 45,5 cm). Et en novembre 1992, Christie’s a obtenu 1 430 000 livres d’une superbe aquarelle représentant La Montagne Sainte-Victoire ; il s’agit là d’une somme qui n’aurait sans doute pas été dépassée de beaucoup en des temps moins difficiles.

Les aléas du marché n’ont d’ailleurs pas que des inconvénients, ou tout au moins ceux-ci peuvent apparaître comme autant d’opportunités.

Tout dépend du point de vue auquel on se place. Désertées par les spéculateurs, les salles de vente s’ouvrent aux amateurs, qui peuvent désormais accéder à des œuvres jusqu’ici inabordables pour nombre d’entre eux : on trouve actuellement des vues de ciel par Boudin entre 50 000 et 75 000 F, ses scènes de plages normandes valent le double ; 40 000 F suffisent parfois pour enlever une petite aquarelle de Signac et, dans une fourchette comprise entre 15 000 et 30 000 F, on pourra trouver mieux qu’un simple croquis paré de quelque prestigieuse signature.

En matière d’œuvres impressionnistes comme en bien d’autres domaines, le malheur des uns (les vendeurs) ne ferait-il pas le bonheur des autres (les acheteurs) ?...

NOTA : Les prix relevés ci-dessous concernent des œuvres adjugées à Paris, Londres ou New York au cours du premier semestre 1995. Une proportion notable des ventes réalisées à Paris y figure, bien que le marché des dessins impressionnistes, comme celui des tableaux, tende de plus en plus à échapper à la France.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°18 du 1 octobre 1995, avec le titre suivant : La cote dans les ventes à Paris, Londres et New York

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