A la brafa, des marchands collectionneurs

Par Vincent Delaury · L'ŒIL

Le 20 janvier 2016 - 972 mots

Derrière les galeristes et antiquaires belges présents à la Brafa se cachent de vrais passionnés, souvent collectionneurs eux-mêmes, mais toujours prudents de ne pas mélanger les genres.

C'est désormais admis : les Belges sont collectionneurs dans l’âme, avec un goût prononcé pour l’objet alliant qualité, beauté et audace, pour l’éclectisme ainsi que pour les cultures, notamment extraoccidentales, variées. « Nous sommes effectivement un peuple de collectionneurs, précise Harold t’Kint de Roodenbeke, président de la Brafa. Une théorie veut que la Belgique, ayant été durant ces derniers siècles le carrefour et le champ de bataille de l’Europe, avec un mélange de culture et de commerce, ait toujours été à la source de la création et de la créativité (Van Eyck, peinture à l’huile et école flamande, tapisseries…) : c’est une grande tradition alliée à un intérêt séculaire pour l’art. » Ne dérogeant pas à la règle, et ce d’autant plus qu’ils participent pleinement à l’aventure de l’art, les marchands belges de la Brafa sont très souvent, à côté de leur activité professionnelle (axée sur les arts premiers, l’archéologie, mais aussi le contemporain), des collectionneurs, tombés d’ailleurs très tôt dans la marmite ; c’est le cas, par exemple, de l’exposant Floris van Wanroij qui collectionne à titre privé la même chose que ce en quoi il est spécialisé dans son commerce d’art (peintures et sculptures anciennes) : « J’ai acheté ma première œuvre il y a une trentaine d’années déjà, à l’âge de quatre ans ! C’était à une sorte de foire : un calice recouvert d’un textile. Je l’ai d’ailleurs toujours » ; et aussi de Marc Breyne, codirecteur de la galerie Huberty-Breyne collectionnant de la bande dessinée classique et moderne (Franquin, Baudoin, Bilal, Juillard…) : « J’ai commencé à collectionner des éditions originales quand j’avais 12 ans. Et puis j’ai ouvert ma première librairie à Bruxelles en 1983, à 22 ans. De ma passion, j’ai fait ma profession. »

Marchand et collectionneur, et vice versa
Manifestement, les marchands belges sont des collectionneurs singuliers, mélangeant passion privée et spécialité publique, la frontière étant souvent floue entre le métier de galeriste et la passion pour les objets d’art. Pour Harold t’Kint de Roodenbeke, galeriste spécialisé dans les tableaux anciens et modernes collectionnant des artistes du XXe siècle comme Ben, Vasarely et Walter Leblanc du groupe Zero, il est difficile d’être l’un sans être l’autre : « Personnellement, je ne conçois pas un marchand sans collection privée. Comme on ne vend pas n’importe quoi, le choix de chaque œuvre, surtout si on l’achète, doit être orienté par notre goût personnel. » D’autres galeristes, collectionneurs par ailleurs, se révèlent plus nuancés, tels Didier Claes, antiquaire dans l’art classique africain, et Albert Baronian, spécialisé dans l’art moderne et contemporain. Pour le premier, qui collectionne personnellement de l’art africain classique et contemporain, « Un marchand n’est pas forcément collectionneur. Il doit avant tout faire preuve de discernement entre sa passion et son métier. » Pour le second, qui collectionne principalement la jeune création d’aujourd’hui, « Marchand/collectionneur, cela va-t-il de pair ? Oui et non. Parce que cette relation peut parfois devenir ambiguë. Lorsque l’on achète de l’art, c’est toujours d’abord pour soi et lorsque de bons collectionneurs viennent s’intéresser à notre collection, notre côté marchand peut parfois prendre le dessus (tentation de vendre, raisons économiques). Ensuite, avec l’âge, on s’attache moins aux objets et on se dit qu’il y aura toujours de l’art et que les occasions se présenteront toujours. »

Galeriste, le plus beau métier du monde !
Avec leur passion pour l’art et l’expérience de la collection, les marchands se forgent un œil : « Pour être un bon antiquaire (et savoir vendre), il faut être passionné et avoir du nez, fait remarquer Olivier Theunissen qui collectionne, entre autres, du mobilier français XVIIIe. Vivre ses objets et savoir les mettre en scène, créer des ensembles harmonieux où ils se mettent eux-mêmes en valeur les uns par rapport aux autres. Je crois que l’on ne devient pas collectionneur, mais on naît avec ce sixième sens et cette attirance “sensuelle” qui nous attire vers le beau. J’ai l’habitude de dire que notre métier n’est pas le plus vieux du monde, mais certainement le plus beau ! »

Bien sûr, l’attirance pour l’objet possédé est un des moteurs de leur propension à collectionner, mais ce n’est pas le seul, les marchands, antiquaires et galeristes, se vivent aussi comme des « passeurs d’émotion » visant à aider des collections privées ou publiques à construire des ensembles cohérents, leur idée étant, en acquérant de l’art et en faisant acquérir des pièces à des acheteurs passionnés, de favoriser la conservation, les découvertes et d’enrichir le débat sur l’art et son histoire. Prospectifs, ces marchands-collectionneurs parviennent à réunir des œuvres que les gens voudront toujours admirer dans trente ans, c’est le cas notamment de la Patinoire royale, dirigée par Philippe Austruy et son épouse Valérie Bach, qui collectionne des œuvres d’Adami, Monory, Erró et autres Soto afin d’organiser ensuite des expositions-ventes sur la Figuration narrative et l’art cinétique qui permettent de reconsidérer ces mouvements, ou encore de Bernadette Bienfait, codirectrice de la galerie Huberty-Breyne, qui a acquis en 1985 pour 1 000 euros un original de la BD La Fièvre d’Urbicande de François Schuiten qui atteindrait aujourd’hui une valeur de plus de 10 000 euros.
Enfin, selon Serge Schoffel, galeriste bruxellois en arts premiers et collectionneur notamment de masques Bété de Côte d’Ivoire et de tableaux africanistes de Joseph Henrion, tous les objets qu’il collectionne et qu’il revend intègrent « un grand processus sémiotique, scientifique et structuraliste à la Lévi-Strauss, le but étant de (faire) ressentir la vibration d’objets qui appartiennent à des cultures autres que la nôtre afin d’enrichir notre vision du monde et de l’humanité. » Quand on vous disait que les marchands belges ne sont pas des collectionneurs comme les autres…  

« Brafa », du 23 au 31 janvier 2016. Tour & Taxis, Entrepôt royal, Avenue du Port 86 C, Bruxelles (Belgique). www.brafa.be

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°687 du 1 février 2016, avec le titre suivant : A la brafa, des marchands collectionneurs

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