La cote à Paris, Londres et New York

La bague comme un cœur sur la main

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1994

Tout au long de son histoire, la bague, de la plus précieuse à la plus sentimentale, apparaît avant tout comme un témoignage d’amour.

Avec une misogynie toute britannique, le Dr. Samuel Johnson définissait au XVIIIe siècle la bague comme un "objet circulaire, placé sur le groin des porcs et le doigt des femmes pour les attacher et les soumettre". À lui, bien sûr, la responsabilité de la formule. Mais, sans entrer dans des parallèles d’un goût douteux, penchons-nous un instant sur cet objet circulaire, qui brille aujourd’hui surtout sur la main de nos compagnes, encore qu’il existe également – et a toujours existé – des bagues pour homme et pour enfant.

Simple ou élaborée, la bague forme l’une des plus anciennes catégories de bijoux et celle dont l’aspect général a le moins changé, obligés que furent les orfèvres à s’adapter à des contraintes anatomiques évidentes. Comme le collier ou le bracelet et, dans une moindre mesure, le diadème, la bague appartient à la catégorie des bijoux circulaires, et l’on sait toute la symbolique liée à cette figure géométrique qu’est le cercle, signe de vie et d’éternité.

Bagues ligne et bagues à chaton
Notons aussi que la bague s’apparente aux boucles d’oreilles dans ce sens que – toujours les contraintes physiques – elle se présente obligatoirement sous un volume assez faible. Ceci n’est pas indifférent quant à l’objet lui-même : il ne concède en effet que très peu de place au créateur pour exprimer son art. Les bagues se montrent donc rebelles ou presque aux recherches d’originalité. Schématiquement, elles se regroupent en deux catégories principales : celles dites "ligne", dont le décor se situe dans le sens de l’anneau sans déborder celui-ci, et celles "à chaton", qui présentent un décor comme posé sur l’anneau et en dépassant plus ou moins la largeur.

Constater que toutes les bagues dérivent de ces deux types originels ne doit pas amener à conclure qu’il s’agit là de bijoux d’une monotone uniformité. Bien au contraire, elles offrent des aspects infiniment variés, tant l’imagination des créateurs trouve comme un défi à relever dans des surfaces si restreintes. Pour renouveler l’apparence des bagues, on utilisa les matériaux les plus divers dans d’infinies combinaisons, en même temps que l’on employa les techniques les plus élaborées pour les mettre en valeur.

Statut social, puissance, amour
La bague tirera partie de l’évolution des techniques (de l’orfèvre, du lapidaire, de l’émailleur…) acquérant de la sorte une signification de plus en plus précise. Elément de parure et, en tant que tel, lié à la mode, tout joyau est aussi message adressé à autrui. Statut social, richesse, puissance, amour… tour à tour ou conjointement, la bague exprimera tout ceci, la symbolique des formes se mêlant ici inextricablement à celle des matières employées.

Elle demeure avant tout le signe d’un amour durable. Dans notre civilisation, ce furent d’abord les fiancés romains qui arborèrent un anneau en fer (en or dès le IIe siècle av.J.C.), marquant aux yeux des tiers le contrat les reliant. Les Chrétiens adoptèrent ces anneaux et les échangèrent lors de leurs cérémonies nuptiales.

Anneaux et pierres précieuses
Beaucoup plus tard ces anneaux s’enrichirent de pierres : vite tombé en désuétude, un édit de Saint Louis interdisait aux femmes de porter des diamants… Aux pierres s’ajouteront des produits d’origine naturelle, tels le corail ou la perle (fine ou de culture), ou des matières créées par l’homme : verre, émail, gemmes synthétiques…

Les bagues les plus anciennes se présentent le plus souvent soit comme un simple anneau (de largeur variable et parfois gravé à l’intérieur ou à l’extérieur), soit comme un anneau orné d’une pierre polie en cabochon, ou selon les faces du cristal brut : les diamants – octaédriques à l’état naturel – affectent alors la forme de deux pyramides accolées par leurs bases, l’une seule étant visible, l’autre se trouvant enchassée par la monture. Très vite, on épointera la pyramide visible pour donner plus de brillance à la pierre : cette taille "en table" prélude à une lente évolution qui conduira à la taille moderne. Naissent aussi les bagues doubles, avec deux anneaux s’ouvrant en éventail à partir d’un pivot ou s’imbriquant l’un dans l’autre.

Au XVIIe siècle, dans la lignée de ces dernières, apparaîtront les bagues "fede" avec une main sur chaque anneau se joignant lorsque la bague est fermée ; parfois, une pierre sépare les deux mains. Au XVIIIe siècle, l’offre des diamants augmente grâce à la découverte des mines du Brésil. Les pierres prennent de plus en plus d’éclat grâce au progrès de la taille et du polissage ; des sertissures en argent renforcent cet éclat.

Les dessins deviennent pour leur part très complexes : cœurs couronnés ou percés de flèches, cœurs accolés et réunis par un nœud, bagues de type "giardinetti" (bouquet de fleurs s’échappant d’un vase), bagues à inscriptions apparentes serties de pierres… Ce répertoire sentimental s’élargit au XIXe siècle : bagues portraits, ornées de cheveux, bagues souvenir, rébus, message, bagues "toi et moi" (avec deux pierres principales en diagonale) ou "serpent"…

La pierre plutôt que la monture
En même temps, et la découverte de gisements en Afrique n’y est pas étrangère, la bague suit la tendance générale du bijou à s’affirmer en tant que signe de réussite matérielle : on attache plus d’importance à la pierre et moins à sa monture ; celle-ci disparaît presque totalement avec la mise au point (par le joaillier américain Tiffany) du serti "à griffes", où la pierre semble suspendue au-dessus de l’anneau qui la soutient.

Vint ensuite l’Art Nouveau et son répertoire décoratif privilégiant, dans un dessin souvent dissymétrique, la Femme et le monde végétal, tandis que la haute joaillerie se cantonne dans la mise en valeur de gemmes exceptionnelles.

Retour de l’anneau
L’Art Déco s’inscrira en réaction, avec des formes géométriques abstraites accentuées par une polychromie contrastée. La guerre et la pénurie de pierres qui s’en suivit mirent l’or en vedette, avec des bagues volumineuses ornées de pierres de petite taille. Ces dernières années, l’évolution conduit les créateurs à retrouver l’inspiration qui fut celle de leurs devanciers de la Renaissance, avec de larges anneaux rehaussés de pierres. À l’opposé, apparaissent des bagues mêlant les matériaux les plus insolites dans des compositions audacieuses et parfois très réussies : or et résine, diamant et caoutchouc… On le voit, ces anneaux placés sur le doigt des femmes ne tournent pas que sur eux-mêmes !…

Si l’on trouve des bagues à partir de quelques centaines de francs, il semble impossible de fixer une limite supérieure, les prix tenant à la nature et à la qualité des matériaux employés.

Où les acheter :
– bagues neuves : joailleries et bijouteries.
– bagues d’occasion ou anciennes : en vente publique (en France ou à l’étranger) et chez les antiquaires, certains étant spécialisés dans le domaine du bijou (Voir le Guide du Marché de l’art 1994)

Conseils : les prendre auprès de professionnels confirmés, experts ou négociants.

Bibliographie : tous les ouvrages généraux traitant de joaillerie et toutes les monographies portant sur un joaillier ou sur un créateur de bijoux.

À lire : Award, J. Cherry, Ch. Gere et B. Cartlidge, La bague de l’Antiquité à nos jours, Office du Livre, Fribourg, 1981.

Précision : En France, toute bague en métal précieux porte un poinçon indiquant le titre du métal et un poinçon de fabricant ; elle peut porter en outre les initiales de celui-ci ou sa signature complète, ainsi qu’un numéro. À qualité égale, une bague ainsi signée bénéficiera d’une forte plus-value. De même, il faut préférer une bague typique de l’époque à laquelle elle a été créée. On apprécie le charme et la qualité de travail d’une bague ancienne, le dessin et la qualité des matériaux d’une bague moderne.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°9 du 1 décembre 1994, avec le titre suivant : La bague comme un cœur sur la main

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