Jeudi 12 décembre 2019

Entretien

Konrad O. Bernheimer : « Les maîtres anciens sont la discipline royale »

Par Olga Grimm-Weissert · Le Journal des Arts

Le 18 janvier 2012 - 763 mots

Co-organisateur de la foire Tefaf à Maastricht et fondateur en 2010 du salon « Highlights » à Munich, le marchand allemand Konrad O. Bernheimer dirige depuis 2002 la galerie Colnaghi, à Londres.

Contraint de quitter les rez-de-chaussée et premier étage de son siège d’Old Bond Street, Bernheimer en occupe depuis décembre les deuxième, troisième et quatrième étages. Exit la célèbre « Red Room » au sein de la galerie Colnaghi, laquelle, reconstruite à chaque fois, servit durant des années d’image de marque dans les foires. À Munich également, la galerie Bernheimer Fine Old Masters s’est retirée dans les étages supérieurs du bâtiment qui l’abrite.

Olga Grimm-Weissert : Que va apporter le déménagement interne de votre galerie Colnaghi à Londres ?
Konrad O. Bernheimer : Un esprit de renouveau : nous avons rouvert juste avant la semaine des ventes de maîtres anciens à Londres. Nous occupons trois étages de salles plus agréables, plus claires et plus belles qu’en bas. Le cadre de la « Red Room », au rez-de-chaussée, n’était plus d’actualité et faisait penser à un musée, si bien que, finalement, pour les ventes nous lui préférions les « private rooms » en étage. Ce changement correspond au déplacement du marché de l’art dans notre domaine.

O. G.-W. : Dans quel sens ?
K. B. : Les ventes de Londres organisées début décembre en sont une parfaite illustration : on trouve de moins en moins de bons tableaux sur le marché. Lorsqu’une vente du soir porte sur 36 lots, c’est un si petit nombre que les prix en sont hallucinants.

O. G.-W. : Vous les avez qualifiées d’« erratiques ». Que voulez-vous dire ?
K. B. : Nous sommes confrontés à des prix totalement ahurissants. Une scène de la Passion de Pieter Brueghel ou une Marine de Willem Van de Velde sont adjugées 6 millions de livres sterling [7,2 millions d’euros]… Même mon collègue Johnny Van Haeften a dû abandonner. Cela montre bien la raréfaction des bons tableaux : sur trente-six offerts à la vente, seuls cinq sont vraiment bons.

O. G.-W. : Quelle est votre analyse de la situation du marché des tableaux anciens ?
K. B. : Je suis un incorrigible optimiste. Les maîtres anciens sont la discipline royale. Ils sont le placement le plus sûr du marché de l’art, l’investissement qui résiste le mieux à long terme pour les collectionneurs. Mais qui en même temps se raréfie.

O. G.-W. : On parle beaucoup de changement de goût chez les acheteurs. Trois « Natures mortes aux bouquets de fleurs » viennent d’être ravalées chez Sotheby’s Londres quand des tableaux de Crucifixions ou de vieillards, invendables il y a quelques années, trouvent aujourd’hui preneur…
K. B. : Il ne faut rien exagérer : les « Natures mortes aux fleurs » et les paysages se vendent encore ! Néanmoins, les occasions de voir de bons tableaux sont devenues si rares que les gens ne peuvent plus se faire une opinion. En revanche, les nouveaux collectionneurs, qui viennent souvent de l’art contemporain, ne reculent pas devant les sujets religieux. Ils apprécient l’expression de douloureuse humanité. Par exemple, quand Hauser & Wirth était installée dans le même immeuble que nous, dans Old Bond Street, nous organisions des expositions communes. Un jour, un collectionneur de maîtres anciens a vu une sculpture [de l’artiste contemporain belge] Berlinde De Bruyckere ; il y a vu l’influence de Luca Giordano et il l’a achetée.

O. G.-W. : Que pensez-vous du nouveau salon « Paris Tableau » [dont la première édition s’est tenue en novembre 2011] ?
K. B. : En tant que chairman de Tefaf à Maastricht et fondateur de « Highlights » à Munich, je préfère ne pas me prononcer sur ce sujet, mais [le salon] était agréable à voir. Bernheimer-Colnaghi pourrait difficilement y exposer parce que les dates sont trop proches de celles de Munich (en 2011, 21-30 octobre). Après Tefaf, ma fille Blanca, qui dirige le département photographie à la galerie munichoise, et moi, exposons à « Masterpieces » (fin juin-début juillet) à Londres, puis à « Highlights », ce qui est assez bien équilibré sur l’année. C’est important pour nous d’avoir une bonne foire à Londres. Munich aussi est un endroit qui compte, peut-être davantage que Paris. Paris est avant tout la capitale des Français, mais Londres est l’unique grande métropole internationale du monde. Par tradition, elle a un très fort impact dans le domaine des tableaux anciens, et elle a pris une importance considérable par rapport à New York. Les Anglais réussissent à ne pas être « britanniques ». Tandis que Paris est et reste français, ce qui porte préjudice à la Biennale des antiquaires, qui persiste à favoriser les Français.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°361 du 20 janvier 2012, avec le titre suivant : Konrad O. Bernheimer : « Les maîtres anciens sont la discipline royale »

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