Vendredi 14 décembre 2018

Jeunisme sous contrôle

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 12 mars 2008 - 492 mots

« Quand j’étais petit, je ne faisais pas grand ». Tel était le titre de l’exposition de l’artiste François Morellet au Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 2007. Celle-ci présentait des tableaux récents, agrandissements de ses toutes premières œuvres, lesquelles, par un « manque de place et d’audace », étaient beaucoup plus petites. De plus en plus d’artistes semblent vouloir rejouer la partie avec d’autres dés. Suivant ce même processus d’anamnèse, Georg Baselitz revisite ses œuvres des années 1960-1970 avec la série Remix, exposée jusqu’au 29 mars à la galerie Thaddaeus Ropac à Paris. Si le septuagénaire reprend les figures de ses premiers tableaux, il en change les tons et la gestuelle. Doit-on deviner un certain sentimentalisme dans ce regard rétrospectif ? Une réflexion sur la jeunesse et la maturité ?
Ou un souci de plaire aux collectionneurs qui n’attendent souvent qu’une seule chose : que les artistes restent dans les clous. Quelle n’est pas leur angoisse quand un créateur bouscule les paramètres confortables dans lesquels ils s’étaient installés. Ils frémissent lorsque Frank Stella fait un virage du minimalisme vers des œuvres plus baroques. Inconsciemment, ils préfèrent qu’on fasse du neuf avec du vieux.
Neuf, le mot est lâché. Mieux vaudrait dire plutôt « jeune ». Le galeriste new-yorkais Jack Tilton confiait ainsi au New York Times : « désormais, nous les prenons six ans plus tôt, comme la ligue de basket » ! Plus tôt propulsés sur la scène, les prix de ces blés tendres grimpent plus vite qu’avant. Le jeunisme est un culte de la société mercantile et capitaliste, où le junior prime sur le senior… Or, la jeunesse ne rime pas forcément avec l’audace. « Aujourd’hui, il y a plus de dissidence chez les “has been” que parmi les gens dans le vent. L’officialisation de l’ex-culture jeune a inversé les places du conventionnel et du rebelle », confiait le philosophe Régis Debray, auteur du Plan Vermeil, au Point en 2004. Il rajoutait : « la hantise du“vieux con” nous fait donner l’absolution, par principe, au “jeune con”. Parce qu’il est jeune. »

Des faquets irritants
Et pourtant, il est des faquins qui n’en finissent pas d’irriter, comme Josh Smith, dont les œuvres adolescentes, répétant invariablement son patronyme, ignorent crânement Broodthaers, Ben ou Gavin Turck. Mais inversement, il est injuste de reprocher à de bons artistes, aussi jeunes soient-ils, des référents visibles certes, mais intelligemment assumés. En 2005, le Fonds régional d’art contemporain (FRAC) Champagne-Ardenne avait organisé une exposition baptisée de manière provocante « Jeunisme 2 ». Elle mettait en scène de bons artistes comme Ariane Michel ou Julien Discrit, lesquels ont depuis rejoint les galeries Jousse Entreprise et Martine Aboucaya. Le jeunisme rime souvent avec un usage abusif de la jeunesse comme argument esthétique, marketing et financier. De ce concept péjoratif, le FRAC avait fait une main tendue vers l’incertain. En précisant bien que la jeunesse n’est pas question d’âge, mais « d’une œuvre en devenir ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°277 du 14 mars 2008, avec le titre suivant : Jeunisme sous contrôle

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