Samedi 24 février 2018

Entretien

Jean Yoyotte, égyptologue, professeur honoraire au Collège de France

« En recommandant Wildung à Slitine, avec les meilleures intentions du monde, c’est moi qui aie déclenché toute l’affaire »

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 30 octobre 2007

Le couple Pinault a acheté une sculpture égyptienne représentant le roi Sésostris III le 10 novembre 1998 à Drouot pour 770 000 euros. Les Pinault ont ensuite tenté de faire annuler la vente, l’authenticité de l’objet ayant été contestée par l’égyptologue allemand Dietrich Wildung. Sur la base d’un rapport d’expertise judiciaire mené par deux spécialistes du Louvre, Christiane Desroches-Noblecourt et Élisabeth Delange, qui conclut à une pièce antique, ils ont été déboutés par le tribunal de grande instance de Paris avant de perdre en nouveau en appel. Un pourvoi en cassation est actuellement en cours de procédure. Dans cet entretien, Jean Yoyotte revient sur cette affaire.

Quand avez-vous eu pour la première fois connaissance de la statue de Sésostris III ? Comment avez-vous réagi ?
J’ai vu la statue de Sésostris III pour la première fois dans le cabinet de l’expert Chakib Slitine fin septembre 1998, je revenais tout juste d’Égypte. M. Slitine m’a fait savoir qu’Élisabeth Delange (1) l’avait authentifiée. Pour ma part, j’ai eu des doutes : il m’a semblé que la pièce brillait beaucoup trop. Je suis l’un des mieux placés pour avoir une opinion sur le poli du « Sésostris III ». En effet, lorsque j’étais en charge des fouilles de Tanis, nous trouvions de nombreux fragments de statues de granit, des éclats provenant de retailles, avec une face originelle et une face polie. J’ai conseillé à Slitine de consulter mon confrère allemand Dietrich Wildung, mieux placé que moi pour émettre un avis. De décembre 1998 à juin 1999, j’ai été harcelé par Chakib Slitine et Élisabeth Delange qui me demandaient d’apporter mon témoignage contre Dietrich Wildung. Tout cela, d’après une suggestion du vendeur, anonyme puisque représenté par un homme de loi. Puis j’ai été tranquille jusqu’au moment où Luc Watrin m’est tombé dessus en 2002. Tout le monde est obsédé par cette affaire. Je n’avais rien à dire et j’avais d’autres choses à faire que de penser au « Sésostris III ». Je n’y avais aucun intérêt intellectuel, ni matériel. À partir du moment où un objet est douteux, un historien met ce fait divers de côté. On a suffisamment de documents authentiques pour pouvoir travailler.

Dans un entretien accordé au Monde publié le 17 août 2003, vous avez révélé vos doutes sur la sculpture. Pourquoi n’êtes-vous pas intervenu plus tôt ?
Ni moi-même, ni Wildung, ni la presse ne savions que l’enchérisseur ciblé était M. François Pinault. Le nom de cette personnalité est apparu seulement après la vente en novembre 1998. Jusqu’au mois d’août dernier, je me suis abstenu de faire publier une quelconque déclaration dans la presse parce que ce n’était pas la peine d’accroître l’embarras manifeste de ma collègue Élisabeth Delange. Chacun fait des erreurs dans la vie et c’est difficile de reconnaître une erreur. Le même silence a été observé par les égyptologues présents à Paris, et notamment par quatre d’entre eux sur les six ayant rang de conservateur au département égyptien du Louvre, ceci conformément à leur statut qui leur interdit de donner des expertises à des personnes privées. De même, les experts en salle des ventes qui s’occupent d’antiquités méditerranéennes et les galeristes spécialisés se sont abstenus de parler aux journalistes. Cette discrétion est de bon aloi. Elle relève de la solidarité professionnelle, moyen de cohésion sociale.

Qu’est-ce qui vous a fait sortir de votre réserve ?
Ce sont les propos calomnieux tenus par Mme Desroches-Noblecourt (2) à propos d’un désaccord entre Dietrich Wildung et son maître, le professeur Hans Wolfgang Müller, au sujet de la statue. Wildung, jeune homme de modeste origine, a, lorsqu’il a succédé à Müller au musée de Munich, véritablement modernisé en quelques années l’égyptologie allemande, il l’a informatisée. Il a monté le premier Congrès international d’égyptologie au frais de l’Allemagne, bien que ce congrès se soit tenu au Caire. Il a ensuite réalisé des expositions internationales considérables. Il a été en charge de la réunification des deux musées de Berlin. Aujourd’hui, il travaille sur le Soudan. Paris lui doit une exposition à l’IMA (Institut du monde arabe) sur ce sujet. Alors, on ne va tout de même pas le traîner dans la boue. Je ne veux pas faire de Wildung un saint, mais tout le monde estime cet homme à la fois pour ses qualités d’action et de chercheur, bien que je sois en désaccord avec lui sur certains points d’histoire de la sculpture. Mais les chercheurs discutent entre eux et ne vont pas demander à des magistrats de trancher leurs débats.

Y a-t-il eu des réactions à la suite de votre intervention ?
Chakib Slitine me reproche d’avoir trahi son amitié. C’est absurde, je lui ai fait l’amitié de lui indiquer la personne qui pourrait l’informer au mieux sur cet objet. Je ne sais pas s’il a cru le « Sésostris III » vrai ou s’il a eu quelques doutes qu’il a surmontés. Il aurait dû au moins différer sa vente. Deux experts parisiens en salle des ventes ainsi que deux grands marchands m’ont remercié d’avoir sauvé l’honneur du marché de l’art parisien dans le domaine des antiquités égyptiennes (ce n’était cependant pas ma démarche, ni mon rôle). Après mon intervention, j’ai été en contact avec les conseillers de M. François Pinault et je me suis rendu, à son invitation, à un entretien avec lui. Pour lui, mon intervention arrivait trop tard.

Que pensez-vous du rôle de Luc Watrin, conseiller auprès des Pinault ?
Luc Watrin, qui m’a sottement diffamé dans la presse en parlant d’omerta, se présente comme un égyptologue français indépendant. Veut-il sous-entendre que les spécialistes qui sont des fonctionnaires sont dépendants ? Il s’était spécialisé dans la préhistoire et dans l’histoire des premières dynasties. C’est une curieuse façon de se recommander comme expert concernant le Moyen-Empire. Il présiderait également le Grepal, Groupe de recherche européen pour l’archéologie au Levant, une association d’archéologues professionnels (on voudrait bien savoir lesquels ?) fondée en 1997 (c’est exact) qui conduit des opérations de sauvetage dans le delta du Nil (c’est faux). Tout ça, ce sont des blagues faciles à démonter. Le Grepal est une fiction, une virtualité. Watrin s’est fait engager comme expert par le conseil juridique de M. Pinault. Il a eu le mérite d’avoir fait une enquête d’opinions dans le milieu des égyptologues. Dommage qu’il ait usé de supercheries pour obtenir ces résultats utiles. Il a prétendu préparer une thèse sur le Moyen-Empire. Ce n’est pas honnête. Il fallait qu’il dise ce qui l’amenait. Tout juste étudiant niveau bac 4, il a été facilement disqualifié dans l’esprit des juges.

Et d’Élisabeth Delange, le conservateur du Louvre nommé experte judiciaire et qui croit en l’authenticité de la statue, quelle est votre opinion ?
Mme Delange s’est emballée, elle a cru avoir trouvé le chef-d’œuvre de sa vie. De toute façon, statutairement, elle n’avait pas à donner d’expertise à un particulier. En arriver à formuler un avis qui est communiqué à l’expert en salle des ventes n’est pas légal. Ensuite, et c’est extraordinaire, nommée experte judiciaire, elle est devenue juge et partie.

Que pensez-vous du rapport de Mme Desroche-Noblecourt ?
Le rapport de Mme Desroches-Noblecourt, sollicité par les Pinault, était fait pour les rassurer. Mme Desroches-Noblecourt y parle d’une image commémorative de Sésostris III. En fait, elle n’a rien inventé. Elle évoque la « thèse de Dietrich Wildung sur la statuaire du Moyen-Empire ». Or la thèse de ce savant, soutenue en 1967 et imprimée en 1969, portait sur le « rôle des rois d’Égypte dans la représentation du monde postérieur », dans la magnifique synthèse qu’il a publiée en 1984 en allemand et qui fut éditée plus tard en français sous le titre L’Âge d’or de l’Égypte. Bref, elle avait trait à la commémoration des rois. Le premier chapitre est consacré à Sésostris III et Amenemhat III dans l’image de leur postérité ! Le plus cocasse est que, pour expliquer les anomalies du « Sésostris III » apparu à Drouot, Mme Desroches-Noblecourt ait retourné contre Wildung le thème de sa thèse et de ses travaux d’historiographe.

Quel est aujourd’hui votre sentiment sur cette affaire ?
Avant la vente, il n’était pas question de Pinault. Le nom de cette célébrité n’est apparu qu’après. Et je pense que si l’acheteur avait été quelque homme d’affaires américain ordinaire ou un banquier suisse peu connu, cela n’aurait pas fait toute cette histoire. Si l’affaire est cassée par la Cour de cassation, je pense que mon témoignage et mes argumentations pourront servir, sans frais, la science et la justice.

(1) Conservateur au Louvre au département des Antiquités égyptiennes.
(2) In Sous le regard des dieux, éd. Albin Michel, 2003

Jean Yoyotte en 11 dates

4 août 1927 Naissance à Lyon. 1938 Lycée Henri-IV à Paris. Premières passions pour l’Égypte ancienne. 1941 Apprentissage de l’égyptien classique àl’École du Louvre. 1942-1952 Suit les cours d’égyptologie à l’École pratique des hautes études. 1948 Chercheur au Centre national de la recherche scientifique. 1952-1956 Pensionnaire à l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO) au Caire. 1963 Maître de recherche au CNRS. 1964-1992 Directeur d’études à l’École pratique des hautes études. 1965-1985 Chef de la mission française des fouilles de Tanis. 1992-1997 Professeur au Collège de France. Depuis 1998 Professeur honoraire au Collège de France.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°185 du 23 janvier 2004, avec le titre suivant : Jean Yoyotte, égyptologue, professeur honoraire au Collège de France

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