Mercredi 20 janvier 2021

Roussel

Jean-Michel Othoniel, impressions de Locus Solus

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 24 novembre 2015 - 761 mots

L’artiste revisite dans un livre et une exposition le chef-d’œuvre du fantasque
Raymond Roussel et fournit les clés de son univers énigmatique.

PARIS - En janvier 1914 paraît Locus Solus, le troisième livre de Raymond Roussel (1977-1933). En juillet 1933, l’auteur des Impressions d’Afrique (1910) et des Nouvelles impressions d’Afrique (le dernier ouvrage publié de son vivant en 1932) est retrouvé mort suicidé dans sa chambre à l’hôtel des Palmes à Palerme. Deux ans plus tard, en 1935, est publié un ouvrage posthume Comment j’ai écrit certains de mes livres, un trousseau de clefs qui va permettre de (re)lire toute son œuvre énigmatique sous un autre éclairage.

En 1984, Jean-Michel Othoniel (né en 1964) suit les cours de Bernard Marcadé et Jean-Claude Silbermann à l’École nationale supérieure d’arts de Cergy-Pontoise. Sur leurs conseils, il découvre Raymond Roussel, se passionne pour l’auteur et Locus Solus, et vit en rêve dans le jardin imaginaire de la propriété de Canterel, le personnage principal du texte. Othoniel, Canterel, une rime à la Roussel. « Je suis tombé en admiration devant cette idée que beaucoup de choses différentes peuvent constituer un tout, devant cette métaphore du jardin comme mode de pensée correspondant à une forme de regard sur la création et sur le monde qui me correspond parfaitement. Le jardin merveilleux comme construction et modèle d’une œuvre, comme façon de construire mon travail », indique Othoniel, dont on sait à quel point les jardins sont importants dans sa démarche.

Une chasse au trésor
Locus Solus devient alors une obsession qui l’embarque dans un jeu de piste très rousselien et l’entraîne des années durant à rechercher dans de nombreux jardins du monde (ceux italiens du château de Bomarzo de la villa Palagonia, mais aussi à Macao ou au Japon), pour vérifier si le monde imaginaire de Roussel existe dans la réalité et en ce cas, quel jardin aurait pu lui servir de modèle. Jusqu’à ce jour de 1992, où paraît Découvrir Raymond Roussel, le n° 43 de la Revue de la Bibliothèque nationale qui révèle un véritable trésor : les multiples notes, photos, carnets de dédicaces, objets, que le facétieux Roussel avait rangés dans une malle, déposée dans un garde-meuble en 1932 avec la consigne de ne l’ouvrir que cent ans après. Parmi les reproductions de ce rébus parues dans la revue, Othoniel découvre le cliché pris par Roussel d’une plaque « Locus Solus » à l’entrée d’une propriété  et repart de plus belle en campagne. L’artiste prend une photo de la photo, publie une annonce dans Le Parisien et finit par rencontrer la propriétaire de la villa située près de Rambouillet. Avec l’appui de François Caradec (premier biographe de Roussel) et après de labyrinthiques recoupements, Othoniel va découvrir que ce jardin n’a pas inspiré Roussel, mais au contraire que ce sont les propriétaires de l’époque qui ont repris son titre en référence à l’écrivain. Qu’importe, Othoniel fait vingt-huit photos du lieu, avec en tête la plaque. Elles vont rester vingt ans dans ses cartons et ne seront présentées qu’en 2013 au Palais de Tokyo. C’est alors que Grégoire Robinne, le directeur des éditions et de la galerie Dilecta les découvre et propose à Othoniel de faire un livre sur Locus Solus. Comme pour l’artiste, un livre est une œuvre à part entière, la sortie de son ouvrage donne lieu à cette passionnante exposition qui s’ouvre sur la présentation murale des photographies précitées et sur la présentation de plusieurs pages du livre objet dans différentes vitrines. Parfaitement pensé, le parcours de l’exposition enchaîne ensuite, telle une concaténation, des éditions des différents livres de Roussel ainsi que des œuvres et catalogues d’artistes (James Lee Byars, Martial Raysse, Rebecca Horn, Raymond Hains…) qu’Othoniel considère comme rousseliens. Mais on découvre aussi bon nombre de ses propres œuvres, soit certaines qui existaient déjà comme ces trois Bottles of Tears, de 2011 ; soit des pièces qu’il a spécialement réalisées pour l’occasion, comme cette splendide lithographie Carte rouge de l’Europe ou ces trois autres estampes Rainbow Flag (Locus Solus), toutes évidemment liées au roman.

Compris entre 750 euros pour le livre, signé et édité à 90 exemplaires (et 1 300 euros avec un tirage de tête) jusqu’à 6 200 euros pour la série de huit lithographies Gilles d’après Antoine Watteau (Locus Solus) – ou 850 € pour une seule – les prix sont peu élevés par rapport à la cote habituelle d’Othoniel qui veut ici s’adresser à un plus large public.

Othoniel

Nombre d’œuvres : 27, dont 17 d’Othoniel
Prix : entre 750 € et 6 200 €
Classement Artindex 2015 : 79

Jean-Michel Othoniel, Locus Solus

Jusqu’au 19 décembre, Galerie et éditions Dilecta, 49, rue Notre-Dame de Nazareth, 75003 Paris, tél. 01 43 40 28 10, www.editions-dilecta.com, mardi-samedi de 14h à 19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°446 du 27 novembre 2015, avec le titre suivant : Jean-Michel Othoniel, impressions de Locus Solus

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque