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Heur et malheur du mobilier royal

L'ŒIL

Le 1 juillet 2000

Ambiance glaciale le 29 mai à Drouot. Le public et les professionnels sont restés de marbre devant le mobilier XVIIIe de Jacques Franck dispersé chez Me Binoche. Collectionneur impénitent, cet historien de l’art, attaché à l’UCLA et consultant à Florence pour la conservation du patrimoine, avait chiné de-ci de-là, dans les années 70 et 80, quelquefois chez des antiquaires de bon renom, d’autres fois aux Puces, à l’occasion, dans les brocantes. Homme de culture et de passion, il avait ensuite effectué un important travail de recherches sur ses acquisitions. Catalogue somptueux, vendeurs au parfum, pièces de qualité... tout y était pour faire de la vente un succès. Or, on a assisté à un fiasco : lot phare de la vente, une console Louis XVI attribuée à Jacob est restée en rade à 1 300 000 F sur une estimation de 2 millions. Au tapis également deux paires de fauteuils attribuées à Jacob et une console Louis XV attribuée à Foliot. Pas un doigt levé pour des buires en marbre, monture en bronze doré, annoncées entre 400 000 et 500 000 F, ni pour une paire de vases Médicis de Paris vers 1785 dont on attendait 600 000 à 800 000 F... Parmi les quelques rescapés, une paire de vases en marbre verde antico dans une monture de bronze à serpents entrelacés attribuée à Gouthière, a trouvé refuge pour 1 MF chez un collectionneur français et une commode Transition de Rubestück, est partie à l’étranger pour 670 000 F alors qu’elle n’avait pas trouvé preneur en 1983 à Monaco chez Sotheby’s où elle était estimée 140 000 F. Pourquoi la délicate alchimie qui fait d’une vente un succès n’a-t-elle pas fonctionné ? La question mérite d’être posée. Dans le petit monde du marché de l’art, chacun y va de son explication mais nul ne désire être cité en matière si sensible. Une chose est sûre : la marchandise était belle, bonne et choisie avec discernement. Pas au goût du jour, peut-être, estimée trop chère probablement et encore, Jacques Franck s’en défend : une console Louis XVI de Prieur s’était bien vendue 2,8 MF chez Piasa le 25 mars 1998 et dit-il, « on avait à peine relevé les estimations des sièges vus en 1996 par Alexandre Pradère, alors expert chez Sotheby’s ». Alors quoi ? Sans doute Jacques Franck en a-t-il fait un peu trop. Ses meubles, à lire son catalogue (il a lui-même rédigé certaines notices) étaient de provenance royale. De rapprochements audacieux en supputations ambiguës, on se trouvait d’un coup chez la Reine ou chez le Comte d’Artois. Certes, certaines coïncidences sont troublantes mais comparaison n’est pas raison, surtout dans le domaine artistique qui n’a rien d’une science exacte. Pour l’expert Guillaume Dillée, la qualité des objets n’est pas en cause ni le collectionneur, d’une grande sincérité mais en matière d’attribution, il ne faut pas aller trop loin. « Si l’on retrouve, dit-il, une trace précise dans un inventaire du Garde-Meuble, dans les archives d’un marchand mercier, dans une commande faite par la couronne ou tout autre document indiscutable, alors l’objet s’enrichit d’un pedigree. Sinon, il vaut mieux garder le silence. À trop vouloir en dire, on tue l’objet, on détruit le rêve. » Autrement dit, les amateurs n’apprécient pas forcément les paquets trop joliment enrubannés. Reste aussi que les grands marchands parisiens n’aiment pas recevoir de leçons. Ils ont boudé la vente. Or ce sont eux qui font le marché. Jacques Franck assume l’échec mais il persiste et signe : « j’ai découvert ces pièces, dit-il, je leur ai donné une identité, le marché ne l’a pas ratifiée. Un jour on me rendra justice. »

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°518 du 1 juillet 2000, avec le titre suivant : Heur et malheur du mobilier royal

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