Trois questions à

Grégoire Billault, directeur du département Art contemporain de Sotheby’s France

Que les locomotives poussent les artistes français

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 9 septembre 2005

Comment voyez-vous le marché de l’art contemporain actuellement ?
Si l’on regarde le premier semestre 2005, le marché est fort à Paris, New York, Londres, Amsterdam et Milan. On peut vraiment parler de globalisation du marché de l’art contemporain. Il suscite l’intérêt du monde entier et attire de nouveaux acheteurs. C’est en outre un marché nourri de grandes œuvres, avec une faculté d’entraînement, un effet boule de neige qui fait sans cesse sortir de belles pièces. Je pense par exemple au tableau de Lucian Freud vendu chez nous à Londres le 22 juin pour 3,7 millions de livres sterling (5,43 millions d’euros), sur une estimation de 2 à 3 millions de livres. Le tableau est un peu difficile, mais c’est le premier autoportrait de l’artiste, qu’il a exécuté à l’âge de 21 ans. On a pris des risques, car on n’avait pas d’estimation sur laquelle s’appuyer. De la même manière, on peut relever l’enchère de 4,9 millions de livres sterling (7,2 millions d’euros) pour le Portrait of George Dyer staring into a Mirror de Francis Bacon [un record pour l’artiste, NDLR] le 23 juin chez Christie’s à Londres. À Paris, chez Artcurial, Francis Briest a aussi fait une belle vente. L’art contemporain est partout, dans n’importe quel magazine, dans n’importe quel lieu de vie. Et cela stimule le marché.

Quels sont les objets qui vous ont marqué dernièrement ?
Les objets d’art africain de la vente Fraysse le 6 juin à Drouot. Je suis allé les voir tout spécialement. D’une intensité fascinante, ils semblaient tous habités et avaient presque une âme. Chez Sotheby’s, le même jour, le masque punu du Gabon m’a beaucoup impressionné. Pour toutes ces pièces, on est au-delà de ce que l’on considère important pour un objet d’art africain. En novice, je considère qu’en dehors de l’importance de leur fonction dans leur communauté, ces objets sont simplement fantastiques pour leurs qualités plastiques qui procurent des joies esthétiques. Dans un autre registre, l’ensemble des 21 volumes du célèbre Cabinet du Roi (1723-1727), en maroquin bleu d’époque, provenant du château de Vaux-le-Vicomte [Seine-et-Marne] et vendu 404 000 euros chez nous à Paris le 15 juin, m’a aussi marqué. Tout ce qui est lié à la création de cet ouvrage, à la fois le format, la mise en page, le choix des sujets, la traduction du message politique, la coordination parfaite entre les artistes, marque la volonté de puissance de son commanditaire.

Quelle est votre actualité ?
La dispersion des œuvres de la collection de Liliane et Michel Durand-Dessert le 6 octobre à la galerie Charpentier à Paris : environ 155 lots de sculptures, peintures, photographies et éditions, estimés de 3,5 à 4,5 millions d’euros. Tout comme la vente Nahon, c’est l’histoire d’une galerie, avec des pièces rarement passées aux enchères en France. Pourtant, cette vente a peu, voire pas d’équivalent. Au cœur de celle-ci, la section la plus importante porte sur l’Arte povera, le plus bel ensemble du genre passé aux enchères, au-delà même de ce que l’on a pu voir dans les vacations d’art italien d’octobre à Londres.
À part Zorio, le seul absent du groupe, les artistes de ce mouvement italien sont représentés par des pièces majeures et historiques (c’est-à-dire antérieures à 1970). La Decapitazione de la sculptura (1966) de Pino Pascali, appartenant à la série des « Fausses sculptures », en est le chef-d’œuvre (est. 700 000-900 000 euros).
Citons aussi Mimetico (1967) d’Alighiero e Boetti (est. 180 000-250 000 euros), Edera (1969) de Luciano Fabro (est. 180 000-250 000 euros), Il vino aspirato, rovesciato, bevuto (1967-1983)
de Mario Merz (est. 150 000-180 000 euros) ou encore Torsione (1968) de Giovanni Anselmo (est.
120 000-150 000 euros).
En marge de l’Arte povera, plusieurs œuvres sont très attendues, dont Gebirge (1968) de Gerhard Richter, un grand fusain sur toile d’une série rarissime correspondant au moment clé où le peintre s’oriente vers l’abstraction (est. 240 000-280 000 euros). Et Ball and Claw (1982) de Barry Flanagan est l’une des premières sculptures à mettre en scène le lièvre (est. 80 000-120 000 euros). Du côté des Français, Leçons de ténèbres (1986) de Christian Boltanski est l’une des installations les plus célèbres de l’artiste (est. 25 000-35 000 euros). La collection inclut aussi un panorama complet de l’œuvre de Gérard Garouste, dont l’un de ses plus beaux tableaux, Colomba (1981), ayant appartenu à Leo Castelli (est. 50 000-70 000 euros), et sans doute l’œuvre la plus importante de Morellet, 64 Lampes, de 1963 (est. 80 000-100 000 euros). On espère que ces locomotives du marché de l’art contemporain vont pousser – sans vouloir donner de noms – certains artistes français de la vente qui n’ont pas de résonance internationale.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°220 du 9 septembre 2005, avec le titre suivant : Grégoire Billault, directeur du département Art contemporain de Sotheby’s France

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