Vendredi 19 octobre 2018

Gilles Aillaud, atout senior

Par Aurélie Romanacce · L'ŒIL

Le 18 octobre 2016 - 960 mots

Après le succès de la redécouverte d’Alina Szapocznikow (1926-1973) et la relecture des œuvres de Michel Parmentier (1938-2000), la galerie Hervé Loevenbruck mise aujourd’hui sur un nouvel « ancien » pour séduire les collectionneurs : Gilles Aillaud. Retour sur une stratégie payante pour le marchand comme pour
les collectionneurs.

Hervé Loevenbruck présente, en collaboration avec la Galerie de France jusqu’au 26 novembre, plusieurs chefs-d’œuvre de Gilles Aillaud (1928-2005), peintre de la Figuration narrative à la production rare. « Je ne pouvais pas laisser un génie sans galerie », dit le marchand. Hervé Loevenbruck a le sens de la formule et celui des affaires. Lorsqu’il apprend que la Galerie de France, qui a représenté pendant plus de trente ans Gilles Aillaud, va fermer ses portes pour ouvrir Le Studiolo, un cabinet d’expositions ouvert uniquement sur rendez-vous, Loevenbruck sait qu’il doit saisir l’opportunité. « J’ai proposé à Catherine Thieck [la directrice de la Galerie de France, ndlr] d’offrir une relecture de l’œuvre de Gilles Aillaud en lui donnant une vision plus contemporaine. » Les modalités de cette collaboration ? Faire en sorte que l’œuvre devienne visible pour de nouveaux réseaux d’acheteurs tout en conservant les collectionneurs férus de ce peintre hors norme à la production rare et aux facettes multiples.

Une peinture entre sensation et intellect
Si Gilles Aillaud est un peintre reconnu, il est aussi un scénographe de théâtre tout aussi renommé avec plus de cinquante spectacles à son actif auprès des metteurs en scène Jean Jourdheuil, Klaus Michael Grüber, Luc Bondy. Cet ancien disciple du philosophe Merleau-Ponti aborde l’art en théoricien de l’œuvre de Vermeer, en critique d’art pour la revue Rebelote mais aussi en poète, ses œuvres complètes étant éditées chez Christian Bourgois. Ce goût pour l’intellect s’insinue dans sa peinture figurative aux formats imposants. Son sujet de prédilection ? Les animaux dans les zoos, qu’il s’ingénie à peindre avec force détails tout en mettant à distance le spectateur.

Ses prouesses techniques ainsi que son positionnement farouchement hostile à l’art de Marcel Duchamp et son inscription dans les luttes politiques et intellectuelles des années 1970 vont le ranger hâtivement sous la bannière des peintres de la Figuration narrative au côté d’Arroyo, Cueco et Erró. « Pourtant, c’est le plus exogène de ce mouvement de peinture », soutient Catherine Thieck, qui fut son représentant exclusif en France à partir des années 1980. « Il faudrait plutôt le rapprocher de la peinture d’Alberola, elle aussi nourrie de nombreuses références littéraires et philosophiques », poursuit-elle. Son confrère Hervé Loevenbruck est bien de cet avis : « C’est un artiste inclassable qu’on a malencontreusement associé à la Figuration narrative, alors que sa peinture est très conceptuelle et contemporaine. C’est une œuvre à tiroir, poursuit-il. Derrière son rapport aux animaux empaillés et à la taxidermie, se cachent des concepts de liberté, d’enfermement et d’humanité. Le tout en donnant des leçons de peinture magistrale. » Car outre son talent de coloriste qu’Hervé Loevenbruck rapproche volontiers de David Hockney, Gilles Aillaud, qui peint exclusivement à l’huile, s’amuse à créer des systèmes de perspective inattendus tout en glissant des références à l’Op Art dans le fond de ses compositions.

Des chefs-d’œuvre rarement vus sur le marché
Une qualité de travail qui n’a échappé, à l’époque, ni à l’œil des collectionneurs avisés ni aux institutions françaises ou européennes comme le Musée national d’art moderne à Paris, le Musée des beaux-arts de Rennes ou le Musée national d’histoire et d’art du Luxembourg qui se sont empressés d’acquérir la quasi-totalité des œuvres de Gilles Aillaud de son vivant. Or l’artiste, tout à sa solitude dans son atelier, n’a réalisé que 380 tableaux et quelques centaines de dessins.

Ses œuvres sont donc extrêmement rares sur le marché de l’art. La double exposition, que consacre la galerie Hervé Loevenbruck aux tableaux entre 1966 et 1976 et celle du Studiolo Galerie de France sur les Vols d’oiseaux à la fin de sa vie, est donc exceptionnelle. Le visiteur pourra découvrir chez Loevenbruck six tableaux majeurs, dont Rhinocéros dans l’eau (1969) et Intérieur et Hippopotame (1970) qui n’ont pas été vus depuis trente ans. La cause de leur réapparition sur le marché de l’art ? « Un collectionneur très important est décédé et les ayants droit ont cédé quelques tableaux », confie Catherine Thieck. Une aubaine pour Hervé Loevenbruck qui décide tout de même de tester la popularité des œuvres de Gilles Aillaud sur le marché en consacrant un solo show à l’artiste pendant Drawing Now, la foire très réputée de dessin contemporain à Paris. Le public de Gilles Aillaud est au rendez-vous. « Ce sont des philosophes, des gens proches du théâtre, de l’opéra et de grands amateurs d’art moderne, détaille Hervé Loevenbruck. Je connais un collectionneur de Gilles Aillaud qui possède un Bacon et un Miró à côté desquels l’œuvre tient la comparaison », s’exclame-t-il.

Entre les acheteurs tout acquis à la cause de Gilles Aillaud et la nouvelle génération de collectionneurs d’art contemporain qui le découvrent, Hervé Loevenbruck élargit son public. Sa stratégie ? Vendre oui, mais pas à n’importe qui. « Je préfère vendre des œuvres un peu moins cher à un collectionneur prescripteur qui va les montrer dans ses collections que les vendre plus cher à un autre qui va les cacher dans ses réserves », explique-t-il. Si le profil de l’acheteur est donc tout désigné, le prix à mettre pour posséder un Gilles Aillaud en revanche n’est, lui, pas encore fixé. « La fourchette des prix est large, car je ne sais pas encore comment le marché va s’établir. C’est en fonction de l’offre et de la demande », résume le galeriste. Compter entre 10 000 et 150 000 euros pour un tableau et entre 1 000 et 20 000 euros pour un dessin. Qui dit mieux ?  

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°695 du 1 novembre 2016, avec le titre suivant : Gilles Aillaud, atout senior

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