Vendredi 14 décembre 2018

Art contemporain

Genève, panorama de la création contemporaine

Par Stéphane Renault · Le Journal des Arts

Le 15 février 2017 - 1367 mots

GENEVE / SUISSE

Si le terreau était déjà fertile, c’est véritablement à partir des années 1990, dans le sillage de la création du Mamco, que les galeries ont pris assise dans la cité (*) helvétique.

La paisible ville natale de Rousseau ne se résume pas à ses banques, le siège européen des Nations unies ou son fameux jet d’eau émergeant du Léman. Le chef-lieu de la Suisse romande est une ville de culture où l’art tient pleinement sa place. En matière d’art contemporain, la scène genevoise remonte à quelques décennies. Une dynamique née autour de la création du Mamco, genèse véritable du quartier des Bains, qui regroupe aujourd’hui une dizaine de galeries, espaces et institutions – le musée d’art moderne et contemporain mais aussi le Centre d’art contemporain et le Centre d’édition contemporaine. Philippe Davet, directeur de Blondeau & Cie, installé depuis 2000, attribue à cet intérêt relativement récent une explication d’abord culturelle. « Genève était une ville protestante calviniste pure et dure. Or, collectionner de l’art, soit montrer sa richesse à l’extérieur, est contraire aux principes prônés par Calvin. »

De très belles collections
En fondant en 1994 le Mamco, qu’il a dirigé jusqu’en 2015, Christian Bernard a changé la donne. Suscitant un engouement nouveau pour la création, le musée a entraîné dans son sillage les galeries, venues s’installer à proximité. Dans le même temps, des collectionneurs se sont fixés dans la région. Barth Johnson, directeur d’Art Bärtschi & Cie, dispose de deux espaces, l’un dans le quartier des Bains, un autre dans celui de la Praille. « Il y a à Genève de très belles et importantes collections d’art contemporain, mais cela n’est pas du tout tape-à-l’œil. La mentalité ici est clairement : “pour vivre heureux, vivons cachés.” » Autre argument avancé, d’ordre géographique et linguistique cette fois : la francophonie, dont le centre reste Paris. D’où, peut-être, la modestie de la cité helvétique quant à sa scène contemporaine, à tort méconnue en dehors du canton. En Suisse, hormis Bâle une semaine par an, l’épicentre de l’art se situe historiquement à Zurich, ville du Cabaret Voltaire de Dada et du Kunsthaus de Harald Szeemann.

Pierre-Henri Jaccaud, fondateur de la galerie Skopia en 1994, fut l’un des témoins de ce changement d’époque : « La politique d’achat des pouvoirs publics, de soutien aux artistes et galeries du canton a joué en faveur de cette dynamique née avec le Mamco. J’ai aussi vu la politique des institutions financières changer. Il ne faut pas oublier que Genève est une ville de gestion très patrimoniale. Il y avait déjà des formes de mécénat de la part de gens fortunés, éclairés et bienveillants à l’égard de la culture. Une prise de conscience a suivi la création du musée. »

Les années 2000 ont marqué un tournant. Avec la fin de la crise immobilière et boursière, l’art contemporain est devenu à la mode, à Genève comme ailleurs. Un public plus jeune a commencé à pousser la porte des galeries. D’une petite vingtaine, connus de tous, le nombre de collectionneurs a progressé. L’association organise, cinq fois par an, la Nuit des Bains ; des vernissages très courus. « Ce qui m’a le plus surpris, c’est la richesse et la qualité, confie Laurence Bernard, arrivée de Paris il y a cinq ans. Des galeries très établies et d’autres plus jeunes, comme la mienne, peuvent multiplier les propositions à côté des institutions publiques. Il y a à la fois une diversité et une dimension très originale. »

Si Genève ne s’est inscrite que récemment sur la carte européenne de l’art contemporain, la ville cultive depuis longtemps son jardin secret. Aux dires de Pierre-Henri Jaccaud, il faut y voir une influence académique. « Des Genevois aujourd’hui importants dans l’art ont été les étudiants de Maurice Besset, professeur à l’université de Genève. Un historien de l’art curieux, ouvert et génial. Je pense à Christophe Cherix, conservateur au MoMA de New York, à Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser au Centre culturel suisse à Paris, à Véronique Bacchetta qui dirige le Centre d’édition contemporaine ou encore à Lionel Bovier à la tête du Mamco. »

Un écosystème vertueux
Relativement nombreux en comparaison du nombre d’habitants, les artistes suisses sont bien représentés sur la scène internationale. Des vocations suscitées par un contexte favorable. La Suisse compte pléthore de commissaires d’exposition, marchands et grands collectionneurs. À cela s’ajoute des écoles d’excellence, la Head à Genève ou l’Ecal à Lausanne. À l’instar de leurs aînés, Giacometti ou Tinguely, les jeunes artistes n’hésitent pas à voyager, voire à s’expatrier. L’échange et la découverte sont ici considérés comme des moteurs. Ces différents facteurs finissent par créer un écosystème vertueux, où des artistes bien formés, ouverts sur le monde, sont défendus par des galeries engagées auprès de collectionneurs avertis, dotés de moyens importants. Enfin, la situation de Genève joue en faveur du marché de l’art. « Géographiquement, on est très bien placés, pas loin de Paris, Londres, Zurich, l’Allemagne », constate Sébastien Bertrand, dont la galerie existe depuis six ans. Même satisfecit pour Renos Xippas, installé ici depuis 2011, en sus de ses galeries en Uruguay et à Paris.

Mais à villes et espaces distincts, cultures autres. « Les collectionneurs sont différents. C’est un autre monde. Ici, ils sont très riches mais aussi “très Calvin”. Cela prend du temps. En revanche, quand ils suivent des artistes, cela devient une machine bien huilée. Paris, c’est plus sporadique. Il y a toujours des facteurs psychologiques. » Depuis son installation, au moins cinq galeries ont fermé leurs portes, autant ont ouvert. « L’évolution a mis une dizaine d’années à se construire, confirme un confrère, Stéphane Ribordy. Le marché étant difficile, cela a tendance à se calmer. » Karin Handlbauer, qui dirige Mezzanin, affirme avoir trouvé en quittant Vienne pour Genève des collectionneurs exigeants et connaisseurs. Paul-Aymar Mourgue d’Algue, fondateur de la galerie Truth and Consequences, tempère : « À Genève, pour moi, l’âge d’or était dans les années 1990. » Était-ce réellement mieux avant ? John M. Armleder, cofondateur du groupe Ecart, légende vivante des avant-gardes des années 1970, proche des acteurs new-yorkais de Fluxus, réside toujours dans sa ville natale. Ses amis ont créé l’espace alternatif Hard Hat en face du Mamco. « J’ai vu plusieurs générations se succéder, raconte-t-il. La scène genevoise est très active et un peu plus diffusée qu’à mon époque. Mais le monde s’est réduit. Dorénavant, quand on fait une chose quelque part, on le fait aussi ailleurs puisque les communications sont directes. Cette idée de scène locale est un peu obsolète. D’ailleurs, je n’y ai jamais vraiment cru. » On aurait tendance à l’oublier, Genève est une petite ville de 200 000 habitants. C’est aussi une plate-forme d’échanges internationale, où vivent plus d’étrangers que de Genevois. Sans doute n’est-ce pas là le moindre de ses atouts. Et celui de ses galeries.

Les quartiers des galeries

Outre les Bains, les galeries ont investi différents quartiers de Genève. Si Gagosian a ouvert en 2010 une antenne sur la très chic place de Longemalle, à deux pas des boutiques de luxe et des bijoutiers, la vieille ville reste, avec les Bains, le fief traditionnel des galeries d’art et des antiquaires. Derrière la cathédrale Saint-Pierre, non loin du Musée Barbier-Mueller, la galerie Bailly expose les maîtres impressionnistes et modernes, en voisine de l’immeuble où mourut en 1630 le capitaine huguenot et poète Agrippa d’Aubigné. En face, Ferrero expose le peintre Gen Paul. Plus loin, dans la Grand-Rue, Schifferli défend le dessin. De Jonckheere est installé à côté de Christie’s. Chez Artvera’s, rue Etienne-Dumont, l’art moderne côtoie l’art contemporain au sein d’un bel espace historique de 500 m2. D’un côté, Jawlensky, Kirchner, Klee, Munch, rassemblés autour de l’utopie de Monte Verità. De l’autre, la commissaire Flaminia Scauso a réuni sous le titre « Désert rouge : lieu où l’activisme devient attitude » des artistes autour de la postérité de Monte Verità. L’exposition confronte les regards de Wim Delvoye, Olafur Eliasson, John Isaacs, Barthélémy Togo, Hans Op de Beeck, Miguel Chevalier et quelques autres. À voir jusqu’au 25 mars.

Erratum - 22 février 2017

(*) Dans le n°473 du 17 février du Journal des Arts, il était mentionné par erreur que Genève était "la capitale helvétique" alors que la capitale de la Suisse est Berne.

Légende photo

Le Mamco, musée d'art moderne et contemporain de Genève, lors de la Nuit des Bains © Photo Guillaume Collignon

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°473 du 17 février 2017, avec le titre suivant : Genève, panorama de la création contemporaine

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