Vendredi 15 février 2019

Fragiles terres d’Islam

Le Journal des Arts

Le 1 mars 1996 - 691 mots

Plusieurs ventes parisiennes braquent ce mois-ci les feux de l’actualité sur les arts islamiques. Parmi ceux-ci, les céramiques occupent une place importante, à la fois par leur nombre et leur qualité. De plus, ce secteur a traversé ces dernières années une période de turbulences. Comment le marché des céramiques islamiques se présente-t-il aujourd’hui ?

Les amateurs établissent généralement une différence entre pièces de fouilles et pièces plus moder­nes : les premières couvrent un domaine temporel allant du VIIe au XVe siècle, date de la naissance de l’Empire ottoman, qui sera suivie au siècle suivant par celle des empires safavide et mongol. Cette distinction est fondamentale, tant sur le plan des œuvres que sur celui du marché.

Les productions les plus anciennes, celles des Ommayades (VIIe et VIIIe siècles) apparaissent rarement sur le marché. C’est avec les Abbassides (entre le VIIIe et le XIIIe siècle) que les céramiques deviennent plus abondantes et offrent des styles très variés, phénomène sans doute dû au fait que ces conquérants ont respecté les traditions indigènes.

La période se subdivise en deux époques, chacune offrant des caractéristiques distinctes. Il y a d’abord les Samanides – entre le VIIIe et le XIe siècle – en Iran, en Transoxiane (régions de Nichapour et de Samarcande) ; la situation géographique, le long de la "Route de la soie", explique la diversité stylistique des pièces, dont le décor obéit à trois tendances principales : respect d’un style traditionnel avec des décors figuratifs, influence chinoise marquée par des pièces "aux trois couleurs" réminiscentes de l’art des Tang, apparition d’un style purement islamique avec des œuvres ornées d’inscriptions coufiques (la première écriture de l’Islam). Ces céramiques argileuses sont décorées selon les techniques les plus variées.

À partir de la fin du XIe siècle, on entre dans l’époque des Seldjoukides, turcs d’origine qui envahissent l’Iran : le silice remplace l’argile pour des pièces d’une très grande variété, tant dans les formes que dans les décors, qui sont fréquemment accompagnés d’inscriptions.

À partir de la fin du XIIIe siècle, arrivent les Mongols (en Iran) et les Mamelouks (en Syrie, Turquie et Égypte). Si l’influence de la Chine (décors de végétaux et de poissons) se fait encore sentir, ces temps troublés sont peu favorables à une production massive. Les céramiques dites "de fouilles" possèdent des caractéristiques communes, formant un marché stable à la progression régulière, proche de celui de l’archéologie. Leur état importe moins que leur intérêt, et elles s’adressent à un public cultivé et très international, à des amateurs français, suisses, italiens ou américains plutôt que moyen-orientaux (avec des exceptions notables, tel le Musée du Koweit).

Avec l’instauration des grands empires – ottoman, safavide et mongol –, la situation évolue radicalement. La céramique devient un art de cour, avec tout ce que le terme peut impliquer : le style s’uniformise en même temps que les décors perdent leur spontanéité. La production dépend dès lors des ateliers impériaux auxquels peintres et miniaturistes fournissent des modèles : on retrouve ainsi des motifs décoratifs similaires, à la fois sur les céramiques, les textiles et les manuscrits. À partir du XVIIIe siècle, une certaine influence européenne se fait sentir.

Le marché de ces pièces se révèle aussi très différent. Comme en matière de céramiques européennes, on recherche ici des œuvres intactes. Celles-ci ont, de plus, rapidement quitté leurs lieux d’origine, achetées par des Européens. Elles s’adressent aujourd’hui à un large public, composé à la fois d’amateurs traditionnels et de collectionneurs fortunés. Ayant fait l’objet d’une forte spéculation, leurs prix se ressentent aujourd’hui de sa disparition. Le cas des céramiques d’Iznik est à cet égard exemplaire : en 1990, à Paris, la dispersion d’une collection a enflammé les amateurs : estimé 200 000 F,  un plat fut ainsi disputé jusqu’à 1 273 000 F.

Par la suite, plusieurs pièces se sont également vendues très cher, mais le mouvement a cessé aussi brusquement qu’il avait commencé avec la vente Lagonico, fin 1991 : l’afflux de pièces de qualité flanquées d’estimations exorbitantes a provoqué un effondrement dont le marché ne s’est toujours pas remis. Aujourd’hui, les experts estiment l’Iznik au plus bas : peut-être est-ce à nouveau le moment de s’y intéresser ?…

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°23 du 1 mars 1996, avec le titre suivant : Fragiles terres d’Islam

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