Football, grands vins et beaux tableaux

René Millet, expert en tableaux anciens, aime la peinture comme la vie

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 15 décembre 2000 - 826 mots

Quelques-unes des plus fortes enchères de ces dernières années sont à mettre à son actif. C’est lui qui a présenté la Flagellation du Maître de la Passion de Karlsruhe adjugée 27 millions de francs fin 1997 et la Vue de l’église Saint-Bavon de Haarlem de Gerrit Berckeyde qui s’est envolée à 23,5 millions de francs en juin 1999. Portrait de René Millet, expert en tableaux anciens.

PARIS - “Salut, ça boom ?”, lance-t-il au visiteur tout en lui tendant un sachet de bonbons grand ouvert. René Millet ne s’embarrasse pas de formules de politesse. Ni de circonlocution quand il invoque ses passions : “Je suis ‘cinglé’ de vin, de bridge, d’échecs et de football.” Il accompagne fréquemment René Ruello, un de ses meilleurs amis, président du Stade Rennais, dans les tribunes mais aussi lors des “troisièmes mi-temps” où les rejoint parfois l’homme d’affaires François Pinault, principal bailleur de fonds du club.

Son côté bon vivant, de plain-pied et un peu atypique semble lui attirer les amitiés. “Il aime les tableaux comme il aime la vie, la bonne chair et les grands vins”, souligne Pierre Cornette de Saint-Cyr, visiblement séduit par le personnage.

Originaire de Folembray, une commune de l’Aisne située au nord de Soissons, René Millet quitte la Picardie pour entreprendre des études d’histoire de l’art à l’École du Louvre et étudier le droit et les sciences politiques. Il a un goût très affirmé pour le XVIIe siècle – “un siècle très violent” – et en particulier pour les peintres caravagesques.

 Après deux années passées au service juridique du Musée d’Orsay au début des années quatre-vingt auprès de Michel Laclotte, il entre en 1987 au cabinet d’Éric Turquin, un copain d’enfance de Folembray qu’il a retrouvé par la suite sur les bancs de l’École du Louvre. Là, il rédige des fiches et prépare les catalogues de ventes. “On devait s’associer. Cela ne s’est pas fait, alors je me suis cassé”, souligne laconiquement René Millet. Installé à son compte depuis 1995 en qualité d’expert en tableaux anciens, il n’a pas tardé à prendre son envol.

Un bon metteur en scène des enchères
Quelques-unes des plus fortes enchères de ces dernières années sont à mettre à son actif : La Nature morte au pichet et assiette de fromages de Clara Peeters emportée à 8 millions de francs sans les frais ; La Flagellation du Christ par le Maître de la Passion de Karlsruhe adjugée 27 millions de francs en décembre 1998 ; La Vue de l’église Saint-Bavon de Haarlem de Gerrit Berckeyde à 23,5 millions de francs ; la paire de toiles de Tomas Hiepes, représentant respectivement un Bouquet de roses dans un vase et un Bouquet d’œillets, partie à 8,5 millions en juin dernier chez Me Aguttes. “L’élève a rejoint le maître”, s’exclame Camille Burgi évoquant sa collaboration avec Éric Turquin. “Il est doué, note le marchand Jacques Leegenhoek. Mais aussi courageux et agressif quand il s’agit de promouvoir une œuvre exceptionnelle.” Hasards, coups de chance ? Peut-être, mais il dispose aussi d’un œil peu commun et ne ménage pas ses efforts pour authentifier une œuvre puis en faire la promotion. “Il est très adroit pour s’informer et obtenir des avis de personnes compétentes”, poursuit Jacques Leegenhoek. “Il a une bonne connaissance du marché et n’hésite pas à se déplacer pour aller voir des œuvres dans un musée ou consulter un conservateur”, ajoute le commissaire-priseur Dominique Ribeyre.

Pour La Flagellation du Christ du Maître de la Passion de Karlsruhe, Pierre Cornette de Saint-Cyr avait reçu deux mauvaises photographies de tableaux qu’un particulier souhaitait mettre en vente. “Il a tout de suite vu qu’une des deux toiles était formidable, confie le commissaire-priseur. Quelques jours plus tard, après avoir examiné le tableau, il avait trouvé qu’il s’agissait d’une œuvre du Maître de la Passion de Karlsruhe faisant partie d’un retable dont six panneaux se trouvaient déjà au musée de cette ville du Bade-Wurtemberg.”

Pour la promotion de la toile de Berkheyde, l’expert n’a pas hésité à se tourner vers le marché américain. Il s’est intéressé à un collectionneur capable de dépenser plus de vingt millions de francs pour un tableau, puis a invité cinq autres Américains à venir le voir. Le jour de la vente, une âpre bataille d’enchères a permis de pulvériser l’estimation haute du tableau et d’établir un nouveau record mondial pour l’artiste.

Dans le cas de la nature morte de Hiepes, une des grandes figures du XVIIe siècle ibérique, il a contacté cinq richissimes collectionneurs espagnols qui ont été sous-enchérisseurs. “Je suis un bon metteur en scène des enchères. Elles me fascinent”, admet l’expert. Un metteur en scène mais aussi un homme de réseaux. René Millet s’appuie en régions sur des brocanteurs et des marchands capables de lui signaler telle ou telle œuvre digne d’intérêt. “J’ai fourni à quelques-uns des appareils numériques pour qu’ils puissent m’envoyer des photos de tableaux. C’est une bande de copains, tous amateurs de grands vins et de bonne bouffe”, explique-t-il, l’air malicieux.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°117 du 15 décembre 2000, avec le titre suivant : Football, grands vins et beaux tableaux

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