Vente Marcilhac

Félix Marcilhac : « L’histoire de ma collection »

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 20 février 2014 - 1155 mots

Félix Marcilhac se sépare de sa mythique collection d’Art déco et Art nouveau. Dans la galerie transmise à son fils, il évoque les moments forts de sa vie.

L’Œil : Quelle fut la première pièce importante de votre collection ?
Félix Marcilhac : Une statue, une Femme aux manches longues de Gustave Miklos, au début des années 1960. Je suis tombé sur elle au milieu d’un bric-à-brac invraisemblable du marché aux puces. Elle coûtait alors 700 francs, mais j’étais étudiant et ne possédais pas cet argent. Je suis allé la voir toutes les semaines, pendant un an. Le jour où j’ai réuni cette somme – en faisant du courtage avec des objets achetés aux puces que je revendais à des marchands de Saint-Germain –, elle n’était plus là : son prix avait été augmenté et elle avait aussitôt été achetée par un bijoutier, Michel Perinet. J’ai couru jusqu’à sa boutique pour exiger de voir « ma » sculpture. Il m’a dit qu’il ne la vendrait jamais. Et un jour, plusieurs années après, il m’a téléphoné : il acceptait de s’en séparer pour 2 500 francs. J’ai aussitôt enfourché mon Solex et traversé Paris sous la pluie. Je lui ai demandé de me faire un crédit. Il a accepté : j’avais enfin ma statue, qui a déclenché ma passion de collectionneur.

Quel souvenir gardez-vous de la vente de la collection d’Art déco de Jacques Doucet en 1972 ?
J’avais ouvert trois ans auparavant ma galerie, rue Bonaparte. Je me souviens surtout de ma visite de l’exposition précédant la vente, avec Eileen Gray – j’ai toujours adoré rencontrer les artistes, pour leur regard si intime et singulier sur leur œuvre. Elle redécouvrait avec horreur ses pièces de 1913, qu’elle tenait pour des erreurs de jeunesse. « C’est le goût Doucet, ça ! », tempêtait-elle, en maugréant qu’elle voulait détruire ce qu’on considère aujourd’hui comme ses chefs-d’œuvre.

Vous allez vendre à présent cette collection : comment avez-vous pris cette décision ?
J’ai toujours su que je le ferais un jour, car je considère que ces œuvres ne m’appartiennent pas. J’en ai simplement été le dépositaire. Aujourd’hui que je m’apprête à prendre ma retraite au Maroc, je les rends au marché. Je ne garde qu’une petite loupe en argent de Lucien Gaillard : un hanneton enserrant un verre, parce qu’il est symbolique de ce qu’ont été mes recherches… et que c’est un objet presque dérisoire.

« Vente Félix Marcilhac »

I1 et 12 mars 2014, chez Sotheby’s, en collaboration avec Artcurial.
Exposition du 3 au 11 mars 2014.
www.sothebys.com

L’Homme et son destin
« S’il est une œuvre que je regrette de vendre, c’est celle là », confesse Marcilhac. Son sculpteur, le Hongrois Gustave Miklos, fut découvert par le couturier mécène Jacques Doucet au Salon de 1920. « Cet homme qui n’a pas encore de visage, regardant son destin qu’il façonnera, me bouleverse », confie le collectionneur issu d’un milieu modeste, que rien ne prédestinait à devenir l’un des plus grands antiquaires d’Art déco. Après l’avoir laissé échappé trois fois aux enchères, Marcilhac parvient à l’échanger contre une autre. « Je l’ai mise dans un coin, au piquet, pour s’être fait si longtemps désirer. Puis je lui ai fait monter chaque jour une marche de mon escalier… jusqu’à la déposer sur un socle, dans ma chambre », se souvient-il avec émotion.
Gustave Miklos, L’Homme et son destin, sculpture en bronze, 1929. Signée G. Miklos et datée 1929, socle en marbre noir. Estimation : 250 000-300 000 €.

Fauteuil cubique Il fut le « trône » de Doucet, il est devenu celui de Marcilhac. « Je n’avais pas assez d’argent pour l’emporter lors de la vente de 1972. Mais j’ai revendu les quelques meubles que j’avais pu acheter pour l’acquérir, à crédit, à la galerie qui l’avait eu », rapporte le collectionneur. Il ignorait alors que ce siège avait été le « trône » de Doucet. Jusqu’à ce que son concepteur, Marcel Coard, lui confie qu’il avait conçu ce siège spécialement pour le couturier qui lui avait commandé un « fauteuil club confortable ». « Chez moi, personne n’osait s’installer sur cet imposant fauteuil qui détonnait dans le salon. C’était le mien ! », raconte Marcilhac.
Marcel Coard, Fauteuil cubique, pièce unique en palissandre, parchemin et nacre, tapissé de velours corail, vers 1920. Estimation : 200 000-250 000 €.

Vase serpent
« Je suis fasciné par les serpents, omniprésents dans ma collection », s’amuse Marcilhac. Ce vase en grès émaillé rouge parsemé de taches vertes et bleues – ce « rouge Dalpayrat » qui fit la renommée internationale du céramiste – a été réalisé avec la collaboration de la joaillerie parisienne Keller, pour la monture, un serpent en bronze doré qui s’enroule avec naturel autour de la pièce. Il a été présenté à l’Exposition universelle de 1900 par la maison Gustave Keller, dont il porte un poinçon.
Pierre-Adrien Dalpayrat et Maison Keller, Vase Serpent, vase en céramique émaillée et bronze, vers 1900. Estimation : 30 000-40 000 €.

Commode à l’anglaise
Ce meuble en laque noire, rouge, jaune et argent laqué par l’un des plus grands décorateurs de l’Art déco, Jean Dunand, a été réalisé par Jean Goulden à partir d’un dessin qu’il avait fait pendant la Première Guerre mondiale, à Salonique. « J’aime surtout ce meuble pour son dessin cubiste, si plein de mystère », confie Félix Marcilhac. « Avant une vente, Poulain m’avait dit qu’il le voulait absolument. Alors j’ai fait monter les enchères jusqu’à l’emporter… et je l’ai gardé pour ma collection, car il est la quintessence de ce qu’a fait Goulden », sourit-il.
Jean Dunand et Jean Goulden, Commode, laque, 1921, signée Jean Dunand et Jean Goulden. Estimation : 300 000-400 000 €.

Une vente historique

Dans sa maison de Boulogne, les fauteuils signés Jean-Michel Frank ou Marcel Coard côtoyaient des vases de Gallé, un lampadaire de Brandt, une peinture de Majorelle… Celui qui compta parmi les plus grands marchands, experts et historiens d’art dans ce domaine a su les découvrir avant tout le monde. Né en 1941 dans un milieu modeste, celui qui deviendra le marchand d’Andy Warhol, Yves Saint Laurent, Karl Lagerfeld ou encore Hélène Rochas ouvre sa galerie en 1969. Cet auteur passionné de plusieurs monographies a constitué chez lui un ensemble de pièces les plus variées – sculpture, mobilier, verrerie, céramique, tapisserie –, émanant des inspirations les plus diverses, du Maroc à l’Europe centrale. C’est cette mythique collection d’Art déco et d’Art nouveau, vieille de 50 ans, qui sera vendue chez Sotheby’s en association avec Artcurial les 11 et 12 mars prochains. « Je n’ai jamais vu quelqu’un incarner à ce point sa collection. Cet insomniaque qui lit absolument tout a une sensibilité exacerbée et un goût très intuitif, conjugués à une connaissance étonnante de chaque pièce », observe Cécile Verdier, expert de la vente. Les prestigieuses provenances de ses chefs-d’œuvre (Jacques Doucet, Marie-Laure de Noailles, Elsa Schiaparelli, Jeanne Lanvin) renforcent encore la perspective d’importantes batailles d’enchères.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°666 du 1 mars 2014, avec le titre suivant : Félix Marcilhac : « L’histoire de ma collection »

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