Émirats arabes unis

Essai prometteur à Abou Dhabi

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2007

Les autorités locales ont soutenu la foire Art Paris Abou Dhabi du 27 au 29”¯novembre.

ABOU DHABI - Si les foires s’apprécient habituellement à leurs contenus, celles qui s’aventurent dans des contrées émergentes doivent surtout être rapportées à leur contexte. Et dans le cas d’Abou Dhabi (Émirats arabes unis), le décor est celui d’un émirat conscient que les meilleures choses, en l’occurrence le pétrole, ont une fin, et désireux de se positionner comme le pôle culturel et universitaire de la région. Un souhait traduit par les 27 milliards de dollars (18,3 milliards d’euros) investis dans le futur complexe muséal de l’île de Saadiyat. Les Émiratis ne sont toutefois qu’au début du chemin. « Ils ne sont pas encore habitués à être en contact avec l’art contemporain occidental, ni même avec l’art de la région. Il faut les accompagner, leur donner les moyens de comprendre », observe Brahim Alaoui, ancien directeur du Musée de l’Institut du monde arabe, à Paris.
S’il n’avait pris la mesure du désert culturel, le visiteur de la foire Art Paris Abou Dhabi ne pouvait qu’être déconcerté par les accrochages confus, voire décalés, d’œuvres souvent anecdotiques à dominante de chevaux et de fleurs. Parmi les galeries du cru, l’escarcelle d’artistes iraniens de B21 (Dubaï) et Silk Road (Téhéran) sortaient du lot. Certes, les Émiratis entament tout juste leur rencontre avec l’art occidental. Mais leur infliger de la déco ou du succédané les mettra-t-il sur une rampe de lancement ?

Galeries bredouilles
Il n’est pas davantage certain que l’approche strictement formaliste de Serge Lemoine, convié par la Sorbonne-Abou Dhabi à donner une conférence en préambule de la foire, soit appropriée. Passant d’une descente de croix de Rosso Fiorentino aux prismes colorés de Sonia Delaunay, le directeur du Musée d’Orsay assurait que « ce qu’il y a de commun entre l’Orient et l’Occident, ce sont les formes visuelles ». Ce, au détriment d’une explication pourtant nécessaire du contexte de création.
Un peu comme à l’ARCO, la foire d’art contemporain de Madrid, où les institutions ont longtemps pallié l’absence des collectionneurs privés, les autorités locales ont voulu prouver leur volontarisme. Elles ont ainsi mis la main au porte-monnaie. La cheikha Salama, épouse de Cheikh Mohammed Ben Zayed al-Nahyan, prince héritier d’Abou Dhabi, a notamment acheté un grand Vasarely chez Templon (Paris), un portrait par Picasso chez Trigano (Paris), trois œuvres de Shin Sung-Hy chez Baudoin Lebon (Paris) et deux mobiles de Philippe Hiquily chez Loft (Paris). Cette dernière galerie a par ailleurs cédé son portrait de Bob Marley par Agus Suwage à Khaldoon Khalifa Al Mubarak, directeur du Abu Dhabi Executive Affairs Authority. « Ils ont joué le jeu à fond, s’enthousiasme Caroline Clough-Lacoste, directrice de la foire. Le Tourist Development and Investment Trust et le Abou Dhabi Authority for Culture and Heritage ont essayé de combler les exposants qui n’avaient pas vendu. » Enfin pas tout le monde, puisque les Parisiennes Françoise Paviot et Anne Lahumière, lesquelles étaient restées fidèles à elles-mêmes contrairement à certains de leurs confrères, sont rentrées bredouilles. Pour Enrico Navarra (Paris), qui a vendu un grand Keith Haring aux instances locales, les perspectives se révèlent plus excitantes que dans la ville concurrente de Dubaï. « J’étais surpris de voir tous les jours autant de monde (1), nous a-t-il déclaré. À la foire de Dubaï, à peine 1/5e des visiteurs semblaient intéressés, alors qu’à Abou Dhabi ils sont plus curieux. »
L’émirat ne deviendra toutefois pas un carrefour culturel sans la mise en place d’une vraie communauté d’artistes. « Il faut qu’une vraie scène locale se développe. Or les décisions se concentrent sur les infrastructures, nous a confié Omar Saif Ghobash, vice-président d’Emirates Foundation. Il faut que les Émiriens comprennent pourquoi autant d’argent est dépensé dans l’art et dans la culture. » Pour assurer à son échelle cette pédagogie, Art Paris Abou Dhabi compte augmenter l’an prochain le rythme des conférences et rééquilibrer progressivement les quotas d’exposants occidentaux et locaux, tout en gardant le format de 45 galeries. « D’ici trois ans, j’aimerais compter 50 % d’exposants occidentaux et 50 % de locaux », indique Caroline Clough-Lacoste.
Pour renforcer le lien avec la région, Art Paris fêtera en 2008 ses 10 ans au Grand Palais, à Paris, avec une exposition dédiée à la scène émergente arabe sous la houlette de Brahim Alaoui. Car l’éducation doit être à double sens.

(1) 9 200 visiteurs dont 3 500 lors du vernissage.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°271 du 14 décembre 2007, avec le titre suivant : Essai prometteur à Abou Dhabi

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