Dépôts : des musées peu généreux

Un rapport confidentiel de l’Inspection des musées souligne l’atonie de la politique en matière de dépôts.

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 24 avril 2008

Signature du Louvre-Abou Dhabi oblige, le rapport sur les dépôts d’œuvres d’art des musées nationaux en régions rendu en 2006 par l’Inspection des musées au ministère de la Culture était resté confidentiel. Le Journal des Arts a pu prendre connaissance de ce document qui souligne la faible politique de dépôt des musées de France et pointe la mauvaise gestion des collections.

Projet du musée du Louvreà Abou Dhabi - © D.R

PARIS - Un sujet souvent opaque a refait surface à l’occasion des débats suscités par la multiplication des filiales des grands musées : celui des dépôts d’œuvres d’art appartenant aux musées nationaux dans des musées territoriaux. Par dépôt, il faut entendre prêt de longue durée c’est-à-dire au moins 5 ans renouvelables, alors que les prêts pour les expositions temporaires n’excèdent pas un an. Cette tradition biséculaire a été à l’origine de la création de nombreux musées territoriaux.
En mars 2007, le ministre de la Culture de l’époque, Renaud Donnedieu de Vabres, signait une circulaire destinée à donner une impulsion à cette politique. Et pour cause : il s’était vu remettre un an auparavant un rapport édifiant rédigé par l’Inspection de son ministère. Mais en pleine négociation sur le Louvre-Abou Dhabi, il n’était pas concevable de le rendre public. Le Journal des Arts a pu enfin prendre connaissance de ce document qui traite de la période 2000-2004. Si les inspecteurs tentent d’y minimiser les chiffres, arguant que nombre de musées nationaux très spécialisés sont peu sollicités, les données sont pourtant significatives. Pour l’année 2004, alors que 8 746 œuvres ont été prêtées pour des expositions, seules 167 étaient mises en dépôt et 15 arrêtés de dépôts enregistrés. Au total, seuls 700 dépôts ont été comptabilisés. À titre de comparaison, ce sont 300 œuvres qui seront prêtées pour la seule première année d’ouverture du Louvre-Abou Dhabi. Les chiffres sont de surcroît gonflés par l’opération « 22 chefs-d’œuvre – 22 régions » organisée par le ministère de la Culture et interrompue après 2004, et dont l’intérêt est contesté par les rapporteurs. Le Musée d’Orsay (99 dépôts) et le Musée du Louvre (317 dépôts) y apparaissent comme les principaux déposants. Seul le Musée national d’art moderne (MNAM), traité à part car il bénéficie de l’autonomie dans la gestion de ses prêts et dépôts, fait preuve d’une politique dynamique avec 696 dépôts, soit autant que tous les autres musées nationaux ! Dans une moindre mesure car c’est sa mission, le Fonds national d’art contemporain (FNAC) est l’autre bon élève avec 425 dépôts.

Gestion des collections
Outre ces relevés statistiques, le rapport s’inquiète – une nouvelle fois – de la mauvaise gestion des collections et rappelle les nombreux chantiers en cours : récolement, transfert de tous les dépôts antérieurs à 1910 aux collectivités, prévu par la loi musées de 2002 (soit 100 000 œuvres concernant 300 collectivités). Il souligne aussi les réticences des conservateurs, qui considèrent que les dépôts sont lourds à gérer et ne rapportent rien à leur musée. Quelques situations y sont par ailleurs soulignées. C’est ainsi que toutes les œuvres préemptées ou saisies en douane par l’État pour le compte et avec l’argent des collectivités jusqu’en 1987 – ces procédures d’exception lui étaient réservées jusqu’à cette date – sont devenues de facto propriété de l’État ! La loi de 2002 a créé une procédure autorisant le transfert, mais les régularisations sont toujours en cours. En matière d’inventaires, le rapport nous apprend aussi que le Musée d’Orsay pratique un mode de gestion qui « reste troublant pour un regard extérieur » : un grand nombre d’œuvres sont toujours inscrites sur les inventaires du Louvre, le Musée d’Orsay se contentant de transmettre les informations les concernant.
En conclusion, les rapporteurs préconisent l’adoption d’une véritable politique territoriale des grands musées tels que Le Louvre et Orsay, avec des stratégies définies dans le cadre d’une cellule spécialisée. La circulaire ministérielle appelle le Haut Conseil des musées de France à assumer sa mission d’évaluation et à communiquer un rapport biennal au parlement, et demande « une meilleure communication et diffusion à la presse spécialisée au moins une fois par an » ! Dont acte.

Un effort relatif

Le bilan des dépôts pour la période 2005-2007 a été présenté le 17 avril au Haut conseil des musées de France. En 2005, les musées nationaux ont déposé 272 œuvres dans le cadre de 25 arrêtés, dont 8 du Louvre (concernant 25 numéros), 376 en 2006 en 26 arrêtés (43 œuvres du Louvre) et 547 en 2007 dans le cadre de 22 arrêtés, comprenant notamment un lot de 352 photographies du Musée d’Orsay. Si en 2006, le Musée national d’art moderne (Paris) a pour sa part déposé 639 œuvres, contre seulement 73 en 2007, le Musée du Quai Branly (Paris) a de son côté concédé 5 dépôts en 2006 contre 28 en 2007.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°280 du 25 avril 2008, avec le titre suivant : Dépôts : des musées peu généreux

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