Dimanche 23 février 2020

Objets

Erwin Wurm ou l’esprit de la déformation

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 2 février 2016 - 806 mots

Dans ses dernières œuvres présentées chez Thaddaeus Ropac, l’artiste joue avec la matérialité d’objets du quotidien et le souvenir de leur perception tactile.

PARIS - Il est fortement déconseillé de s’asseoir sur les toilettes d’Erwin Wurm, présentés à la Galerie Thaddaeus Ropac du Marais : l’ovale de la lunette est tellement étroit qu’on n’y poserait même pas une fesse. De même il ne doit pas être facile de se glisser en couple dans le lit présenté qui, malgré sa paire d’oreillers et son esprit deux places, n’est justement pas fait pour deux. De fait, les sculptures d’Erwin Wurm (né en 1954, à Augsbourg, en Autriche) évoquent la plupart du temps du mobilier ou des objets quotidiens. Parfaitement dans l’esprit de sa Narrow House, cette maison très étroite (1,2 m) et toute en longueur (16,7 m) qu’il avait présentée en 2011 dans le cadre de la Biennale de Venise, à côté du Palazzo Cavalli Franchetti, Toilet et Attic – Brain – Rain (Bed) (toutes les deux de 2014) sont ici les deux seules pièces d’une tendance antérieure, celle qui voyait (et voit donc encore) l’artiste jouer avec les échelles et les déformations.

Substance et réalité
Les huit autres œuvres semblent, elles, appartenir à un autre registre, plus récent : celui du cabossage, dont on avait pu voir quelques exemples lors de l’exposition de l’artiste à la galerie Galerie Thaddaeus Ropac de Pantin en 2013. En fait, elles traitent sous une autre forme des mêmes sujets : l’individu dans son rapport à la réalité du monde et la façon dont le contexte social déforme le quotidien, le corps et l’esprit de l’humain. Elles reprennent l’idée de l’objet familier, mais à taille réelle, cette fois, à l’exemple de ce frigo, Butter, qui pourrait paraître tout à fait normal s’il n’avait l’aspect jaunâtre d’une motte de beurre et s’il ne s’était pris un gros coup sur la tête, ce qui le fait vaciller. Transformation de l’objet en ce qui définit le beurre –  une forme éphémère – et inversion du contenant et du contenu avec sa conséquence, la malléabilité du sujet. C’est peut-être aussi une façon de dire qu’un réfrigérateur compte pour du beurre surtout s’il est en pâte à modeler ? En apparence tout du moins, puisqu’il s’agit là d’un moulage en résine. Tout comme pour Snow, un lit qui garde en mémoire l’empreinte de ses pas. Comme si l’artiste avait marché dans la neige.

Avec lui le monde est sens dessus dessous. L’artiste a également chevauché une enfilade des années 1950 : le meuble a gardé la trace des fesses de son cavalier. D’une œuvre à l’autre, on retrouve les jeux avec l’absurde et l’humour qui caractérisent son travail depuis ses débuts. Mais un humour noir qui fait rire jaune n’estompant pas les bleus à l’âme. Car devant ses œuvres, Erwin Wurm ne sourit pas : « Je ne suis pas un conteur de blagues. Chez moi, tout est né du désespoir. J’ai toujours été nourri par le doute que j’ai d’être là, de l’existence, mais je refuse le pathétique », précise-t-il. Ainsi la maison et le mobilier étriqués précités sont-ils un rappel du pavillon construit par ses parents dans les années 1950 et une réflexion sur une époque de restriction. De même, tous ces meubles marqués d’une empreinte physique sont-ils un regard ironique et grinçant sur la manière dont les magazines de design évoquent les lieux de vie. « On montre des univers impeccables mais sans vie, justement, comme un ersatz : on ne fait plus le portrait des propriétaires, on les représente au travers de leurs meubles ou de leur voiture », continue celui qui a inventé les fameuses « One Minute Sculptures ». Et il suffit de l’avoir vu piétiner des architectures miniatures lors de sa performance à Pantin, il y a trois ans, ou de regarder certaines photos, dans ses catalogues, sur lesquelles il boxe les formes pour se rendre compte que, bien au-delà de détournements amusés, ses sculptures sont avant tout le résultat d’une implication, d’un impact physique et d’une mise en œuvre du corps dans la lignée de Dada, de Fluxus ou des actionnistes viennois dont Wurm se réclame parfois.

Cela n’engendre pas pour autant de contrecoup sur les prix de ses œuvres qui oscillent ici entre 38 000 euros pour Afterglow (Lamp) – paradoxalement la seule œuvre unique de l’exposition – à 135 000 euros pour Horse (Sideboard), l’enfilade des années 1950. Certes ce n’est pas donné, mais pas excessif non plus compte tenu de la renommée d’Erwin Wurm et du fait, comme l’indique sur un air pompeux le communiqué de presse, que « ses œuvres sont exposées dans plus de cent musées dans le monde, de l’Australie aux Etats-Unis » en passant par… le Languedoc-Roussillon (Montpellier).

Erwin Wurm

Nombre d’œuvres : 10
Prix : entre 38 000 et 135 000 €

Erwin Wurm, LOST

Jusqu’au 5 mars, Galerie Thaddaeus Ropac, 7 rue Debelleyme, 75003 Paris, tél.01 42 72 99 00, www.ropac.net, mardi-samedi 10h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°450 du 5 février 2016, avec le titre suivant : Erwin Wurm ou l’esprit de la déformation

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque