Mercredi 21 février 2018

Entretien avec Robin Woodhead

Sotheby’s Europe applique une stratégie mondiale

Le Journal des Arts

Le 29 juillet 2008

Le nouveau co-directeur général de Sotheby’s Europe, Robin Woodhead, a reçu une formation de juriste et est l’ancien directeur du London Commodity Exchange. Homme d’affaires ambitieux et coriace, il possède et exploite par ailleurs une réserve naturelle au Zoulouland, en Afrique du Sud, et préside aux destinées du Ballet Rambert. Dans cet entretien, il affirme constater un retour des collectionneurs européens sur le marché, se plaint d’une vision trop restrictive de la Commission de Bruxelles qui « doit comprendre que le marché de l’art est mondial » et défend « les nouveaux partenariats » noués à l’occasion de la création du site Internet Sotheby’s.com.

Londres et New York sont traditionnellement considérés comme les deux grands centres du marché de l’art. Cela va-t-il changer ?
Sotheby’s est une société internationale, et l’Europe est une partie intégrante du marché de l’art mondial. Ce continent est à la fois une mine d’objets et la source de nouvelles collections. La stratégie de Sotheby’s est d’étendre sa base d’activités à travers l’Europe pour tenir compte des spécificités régionales, comme elle le fait aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Nous sommes en train d’ouvrir de nouvelles salles de vente à Paris, Amsterdam et Zurich. Toutes participeront à l’activité internationale de Sotheby’s, mais chacune devra être légitimée par sa propre rentabilité.

Aimeriez-vous voir la part européenne du marché s’accroître aux dépens des États-Unis ?
Non, mon intérêt stratégique est un intérêt mondial. La réussite de Sotheby’s s’opère à l’échelle internationale et dépend de l’essor de nos activités, à la fois en Europe et aux États-Unis, et de nos investissements dans le développement de notre réseau sur l’Internet.

Des collections importantes sont-elles actuellement rassemblées en Europe ?
Au cours des dix-huit derniers mois, les collectionneurs d’Extrême-Orient et du Moyen-Orient ont presque complètement disparu du marché, et les Européens, Allemands et Suisses essentiellement, ont en grande partie pris leur place.

Le marché de Zurich tiendra-t-il compte des marchés suisse et allemand ?
L’Allemagne compte de nombreuses maisons de vente régionales. Sotheby’s opère sur le marché intermédiaire et supérieur ; notre salle de Zurich suivra donc la même ligne, en laissant aux maisons locales l’organisation des ventes d’œuvres de moindre valeur. Zurich s’adressera au marché local, suisse et allemand, mais sera également tourné vers l’étranger, notamment si l’harmonisation de la TVA et l’introduction du droit de suite sont conduites à leur terme au Royaume-Uni.

Quand Paris ouvrira, qu’y vendrez-vous ?
Nous ne sommes pas encore tout à fait décidés. Naturellement, nous vendrons des biens français. Pour nous, Londres et New York resteront les principaux centres internationaux, les autres dépendront du dynamisme du marché local.

Vous êtes-vous résigné à l’harmonisation de la TVA et à l’introduction du droit de suite au Royaume-Uni ?
La position du gouvernement britannique sur la TVA est très claire : il ne désire pas la voir augmenter mais, selon toute vraisemblance, il ne sera pas soutenu par un vote à la majorité. La situation est identique pour le droit de suite. La Grande-Bretagne est le centre du commerce de l’art européen, et l’Europe toute entière pâtira de l’harmonisation si elle se fait. Pour Sotheby’s, la question est moins cruciale. Nous aurons d’ici peu une nouvelle grande salle de vente à Zurich et nous pouvons négocier aux États-Unis ; ces deux marchés nous soutiennent déjà très bien. Bruxelles doit comprendre que le marché de l’art est mondial, qu’il ne doit pas obligatoirement opérer dans un pays européen, notamment dans le domaine de l’art contemporain. Pourquoi quelqu’un vendrait-il une peinture en Europe et paierait plus d’impôts alors qu’il peut la vendre aux États-Unis ?

Quelles autres réglementations européennes pourraient menacer ce marché ?
Plus Bruxelles accroît la bureaucratie, plus le marché de l’art perd de sa fluidité. Les directives concernant les droits des consommateurs auront très certainement un impact, et la convention Unidroit, même bien intentionnée, ne reflète pas le caractère mondial du marché. Les recommandations vont trop à l’encontre de l’international, et cette approche du patrimoine ne s’appuie pas sur des systèmes locaux efficaces. Nos catalogues sont une indication manifeste de la situation du marché. Nous sommes constamment contactés par des administrations locales qui ne disposent pas des preuves ou de la documentation suffisantes pour justifier l’interdiction de vente d’un objet. Ces pays essaient donc d’imposer des lois draconiennes qui ne sont pas dans l’intérêt des biens culturels qu’ils tentent de protéger. Nous pensons qu’un marché convenablement organisé et juridiquement sain est un bien meilleur mécanisme de protection que des lois draconiennes et des systèmes inefficaces.

Suggérez-vous que de telles lois poussent à la contrebande et au pillage?
Bien sûr. Certaines grandes œuvres d’art font partie du patrimoine d’un pays ; Sotheby’s n’a pas à prendre position là-dessus. Nous ne voulons pas d’un système qui encourage le vol d’objets ou de biens sur lesquels le propriétaire n’a aucun droit, et nous refusons de les voir passer dans nos salles de vente.

Vous avez récemment rencontré le général Conforti, qui dirige le service de répression des vols et des trafics d’objets d’art en Italie. N’êtes-vous pas le premier représentant d’une maison de vente à aborder ouvertement ces questions ?
Il est de notre responsabilité de connaître les autorités chargées de la réglementation dans chaque pays où nous opérons. Nous ne voyons pas toujours les choses d’un même œil, mais j’ai le sentiment que nos relations s’améliorent. Nous collaborons également avec eux avant la publication de nos catalogues, afin de nous assurer que ce que nous mettons en vente peut l’être sans dommage.

Les réactions à la création de Sotheby’s.com ont été très mitigées. Certains marchands vous ont accusé de vouloir les écarter des affaires.
Les résultats ont largement dépassé nos prévisions. Plus de 2 000 marchands ont souscrit et d’autres vont le faire. Cela assure au site un volume important d’objets en vente et de bonnes perspectives de développement. L’Internet s’impose. D’ici trois ans, environ 300 millions de dollars de biens seront vendus par le réseau, et nous avons perçu ce changement comme une occasion unique d’élargir les bases de notre entreprise, de bénéficier d’expertises de meilleure qualité grâce à ces nouveaux partenariats. Nous prévoyons d’investir 25 millions de dollars dans ce projet.

Qu’en est-il de l’accusation portée contre Sotheby’s d’avoir utilisé le nom des marchands pour faire grimper le cours de ses actions ?
Le cours a augmenté car certains analystes ont décidé qu’il s’agissait d’un domaine spécifique à l’Internet, ce qui est faux. Les actions ont retrouvé leur cours normal. La hausse s’est produite avant la publication de notre communiqué, principalement en raison d’un article paru dans The Observer qui laissait entendre que M. Taubman vendait la société.

Que pensez-vous de la déclaration de M. Taubman, souvent citée, selon laquelle son ambition était de mettre un terme à l’activité de tous les marchands ?
M. Taubman ne se rappelle pas avoir jamais fait une telle déclaration. La relation entre Sotheby’s et les marchands est à la fois de concurrence et de dépendance mutuelle.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°81 du 16 avril 1999, avec le titre suivant : Entretien avec Robin Woodhead

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