Jeudi 12 décembre 2019

Dominique Ponnau

Directeur de l’École du Louvre

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 17 mai 2002 - 1482 mots

Dominique Ponnau est directeur de l’École du Louvre depuis 1982. Alors qu’il s’apprête à quitter l’établissement pour une retraite qui le verra continuer diverses activités, comme la présidence de la Commission nationale du patrimoine cultuel, il commente l’actualité.

Le résultat du premier tour de l’élection présidentielle, et la montée de l’extrême droite en France ont, pour certains, stigmatisé l’échec de la démocratisation culturelle. Quel est votre sentiment ?
Les problèmes sont tellement vastes que les réponses à gauche, comme à droite, ne peuvent pas être à la mesure des questions posées. Nous vivons un éclatement et un morcellement de la société, une incertitude immense sur les repères proposés. Quels que soient les efforts dans le domaine culturel – le plus important à mes yeux –, ce n’est pas en quelques années que l’on peut répondre au bouleversement d’une société. Je ne pense pas que l’on puisse parler d’échec. Il y a une volonté bonne, il serait très injuste de la sanctionner. Il faudra du temps pour reconstituer une société qui épouse le monde contemporain, sa propre diversité et, dans le même temps, voie les citoyens se rejoindre dans quelques repères essentiels, culturels ou artistiques sur lesquels j’aurais d’ailleurs du mal à me prononcer. Mais il ne faut pas arrêter là son regard. Pour avoir participé à de telles expériences de cohérence, je sais qu’il y a lieu d’espérer. Évidemment, la culture en général, et la culture artistique en particulier, est tout à fait centrale. Je ne connais pas la recette, mais un chemin, parmi d’autres grands chemins, devrait être celui de l’héritage culturel et artistique de l’Europe, qui est immense et mène à l’universalité. L’enseignement, au sens large, des humanités doit retrouver une grande place.

L’élection de Jacques Chirac a amené la nomination d’un nouveau gouvernement. Lors de sa campagne, le président de la République a appelé à une sanctuarisation du budget de la Culture. Dans le domaine des politiques culturelles, pensez-vous qu’il existe encore des antagonismes entre gauche et droite ?
Cela dépend beaucoup des personnes. Bien sûr, il est essentiel qu’un gouvernement donne une place majeure à la culture. Elle ne doit pas être un supplément d’âme, elle doit être au cœur des responsabilités de l’État. À partir de là, il y a des gens qui inspirent et d’autres qui gèrent. Il est de bon ton de critiquer Malraux mais c’était un homme d’inspiration et qui inspirait. Je songe aussi à Jacques Duhamel, Jack Lang ou encore Michel Guy. Il y a des points dans telle ou telle politique auxquels je peux m’opposer, mais ce qui compte, c’est la capacité d’élan. Cela n’est l’apanage ni de la droite, ni de la gauche.

Un des programmes lancés par le précédent gouvernement était celui de l’éducation artistique. Répond-il à vos espérances ?
L’enseignement d’histoire de l’art en France n’existait simplement pas. Ce qui a été fait depuis de nombreuses d’années est bien venu : les sonnettes d’alarme tirées par des gens comme André Chastel mais aussi les actions ponctuelles particulièrement développées ces dernières années. Je ne suis pas de ceux qui pensent que cela a été fait de manière légère. Il a pu se produire des tensions internes, mais le mouvement général a été fructueux. Ce n’est pas un coup de baguette magique. Là aussi, je perçois la disproportion entre les besoins et les possibilités d’agir, mais il faut rendre justice aux deux ministres concernés. Un autre débat vif, parfois excessif, est l’affaire “histoire de l’art” et “histoire des arts”. Dans ce domaine, ma religion n’est pas faite. Il est nécessaire de distinguer les disciplines, mais toutes ont en commun l’éducation de la sensibilité, de ses rapports avec la pensée et la connaissance. Il serait regrettable de s’épuiser dans de telles querelles.

Pendant la dernière législature, la discipline a aussi été au centre de réformes qui ont abouti à la création de l’Institut national de l’histoire de l’art (Inha). On est même allé jusqu’à envisager une agrégation dans cette matière.

Je pense que certains font fausse route en considérant comme seule bouée de sauvetage la création d’une agrégation. Ce ne peut pas être le lieu solide du combat pour l’histoire de l’art. Cela vient d’un temps lointain, celui de ma jeunesse, où l’on considérait que, hors de l’agrégation, point de salut. Une agrégation de plus est relativement facile à faire, mais elle correspond à une matière de plus. Il est probable que par manque de postes, l’agrégation devienne une voie de garage parmi d’autres. Il faut distinguer l’histoire de l’art, mais il est plus dans l’intérêt de la discipline de prévoir son instillation vigoureuse dans d’autres domaines, par le biais d’options. D’ailleurs, qu’appelle-t-on histoire de l’art ? L’histoire de l’art est-elle essentiellement l’histoire des formes ? Nous avons beaucoup négligé une approche de l’art en tant que pensée symbolique dans l’enseignement traditionnel. Ce phénomène est global : auparavant, l’enseignement des langues ne se séparait pas d’une culture générale, de la littérature et de la poésie. Au nom de la “science” et de l’“objectivité”, la philologie a été remplacée par la linguistique. La formation en culture générale, les humanités n’ont plus été considérées comme nécessaires. Dans son rapport sur l’enseignement religieux à l’école, Régis Debray en porte le deuil, et moi aussi. La culture artistique, pour être bien enseignée, a besoin d’inspiration. Heureusement, je vois une jeune génération d’universitaires et de conservateurs plus talentueuse et désireuse que jamais dans cette recherche de la polysémie, de la multiplicité des sens et des résonances des formes. Concernant l’Institut national d’histoire de l’art, on ne peut que se féliciter de la création d’un tel lieu de rassemblement. J’espère d’ailleurs beaucoup que l’École du Louvre y trouvera une place.

Justement, vous quittez l’École du Louvre cette année, pouvez-vous retracer rapidement l’évolution de cet établissement ces vingt dernières années ?

Je suis arrivé à l’École du Louvre comme directeur des études en 1978, j’en suis devenu directeur en 1982, soit cent ans après sa création. La direction était jusque-là assurée par le directeur des Musées de France. L’École n’avait pas de consistance administrative. Elle n’était pas très estimée par l’Université. Peu de gens croyaient en l’avenir de l’établissement. Il a fallu se battre pour qu’il soit intégré dans les aménagements du Grand Louvre. Hubert Landais nous a beaucoup aidés, et un certain nombre de conservateurs comme Daniel Alcouffe, Geneviève Bresc, Jannic Durand ont toujours soutenu cette idée, Michel Laclotte l’a acceptée et défendue. L’obtention d’un statut a également été difficile. Il s’est déroulé en deux temps : en 1982, une existence administrative en tant que section de la Réunion des musées nationaux et, en 1997, le statut d’établissement public d’enseignement supérieur. Pendant cette période, il y a eu un renforcement considérable des heures d’enseignement, du soutien pédagogique et une plus grande diversité de la palette des disciplines. Elles vont aujourd’hui de l’Égypte ancienne à l’histoire du cinéma. C’est le seul endroit où cet enseignement en profondeur (33 spécialités) soit articulé avec un enseignement en étendue, l’histoire générale de l’art. Cette vocation se développe dans des rencontres internationales. Je ne sais pas, de l’Université ou de l’École, qui est complémentaire de qui, mais notre établissement apparaît aujourd’hui irremplaçable dans l’enseignement de l’histoire de l’art. Quant à l’enseignement de muséologie, en quatrième année, il devrait donner lieu dans le futur à une cinquième année de perfectionnement en recherche. Enfin, le grand chantier à développer est celui du troisième cycle. C’est là que nous aurons intérêt à nous approcher de l’Inha. Cette maison doit conserver sa spécificité en s’inscrivant d’autant mieux dans le concert universitaire.

Autre chantier du précédent gouvernement, la loi musée vient d’entrer en vigueur. Cette loi vous semble-t-elle combler toutes les attentes qu’elle avait suscitées ?
Je ne la perçois que dans ses grandes lignes, il faudra du recul pour la juger. Mais c’est un progrès. Elle légifère par rapport à une ordonnance provisoire qui avait cinquante-sept ans ! Il était bon d’aller dans le sens de la décentralisation, de conserver l’inaliénabilité. Les dispositions de déclassement me semblent entourées de précautions suffisantes, même si elles sont à expérimenter. Quant aux avantages fiscaux consentis aux entreprises, j’aurais tendance à dire que le verre est à moitié plein. L’un dans l’autre, c’est une bonne loi. Maintenant, il faut être vigilant sur la nomination des personnels en charge des “Musées de France”. Il ne faudrait pas se priver du concours des conservateurs. Comme toute corporation, celle-ci peut avoir des défauts, mais les qualités l’emportent.

Quelles expositions ont attiré votre attention récemment ?
“Les artistes de Pharaon” au Louvre, et surtout “Les arts décoratifs sous Louis XIII et Anne d’Autriche, un temps d’exubérance” au Grand Palais. J’ai eu un coup de foudre pour cette poésie extraordinaire de la qualité des métiers, des pierres, des bois précieux... On se rapproche de la musique ornementale de l’époque. Cette exposition m’enchante. Elle exprime une connaissance historique parfaite, alliée à une façon exceptionnelle de faire chanter les formes.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°149 du 17 mai 2002, avec le titre suivant : Dominique Ponnau

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