Dix bougies pour Maastricht

165 exposants pour un rendez-vous essentiel

Le Journal des Arts

Le 1 mars 1997 - 1199 mots

Plus de 50 000 visiteurs sont attendus à la Foire de Maastricht qui, en réunissant 165 exposants, fête son dixième anniversaire avec une organisation bien rodée et un souci de rigueur qui la place aux tout premiers rangs des manifestations de ce type.

MAASTRICHT - Du 8 au 16 mars, collectionneurs et conservateurs de musées du monde entier viendront retrouver dans la petite cité batave l’élite du négoce d’art. Les Pays-Bas fournissent le plus large contingent d’exposants (43), mais sont talonnés par la Grande-Bretagne (40). Viennent ensuite l’Allemagne (20), la Belgique (19), la France (17) et les États-Unis (13), les autres représentations nationales étant beaucoup plus faibles en nombre. Sinistre à souhait, le cadre – un bâtiment néo-stalinien, négation même de toute architecture – laisse la part belle aux objets, présentés à travers sept "sections" (1).

Fidèle à elle-même, la galerie de Jonckheere s’inscrit dans la tonalité dominante de la foire avec un accrochage de peintres des écoles flamandes et hollandaises. Bob Haboldt, qui retrouve ici ses racines néerlandaises, mise sur Adriaen van der Werff pour "appâter" ses compatriotes avec Portrait de la fille de l’artiste, une toile appartenant à un ensemble de quatre portraits familiaux, dont trois sont exposés au Musée d’histoire de Rotterdam. Emmanuel Moatti reste pour sa part fidèle aux peintres qu’il montre habituellement dans sa galerie, ceux du "Grand Tour" en Italie ; beaucoup des œuvres qui l’accompagnent traitent de ce thème, y compris une Halte de voyageurs peinte par Pieter Wouwerman. Le marchand new-yorkais Richard Feigen, l’un des nouveaux venus, présente La multiplication des pains, un Abraham Bloemaert récemment découvert. Otto Naumann montre un beau Paulus Potter, Paysage aux deux vaches, et Johnny Van Haeften un Autoportrait de Gerrit Dou, avec ses pinceaux et sa palette, ainsi qu’une ravissante Nature morte à la coupe de fruits d’Osias Beert.

La peinture française est bien représentée : Stoppenbach et Delestre proposent un paysage feuillu de Corot, et French & Company un paysage de Millet, Le vieux mur, dont il espère 3 millions de dollars. Jean-François Heim associe dessins et tableaux du XIXe siècle et, hommage au pays d’accueil, a sélectionné une séduisante série de marines. La galerie Brame et Lorenceau (qui partage son stand avec les meubles et les objets de la galerie Aaron) apporte avec elle des Jongkind, qui voisineront avec d’autres contemporains.

La section XXe siècle, consacrée aux grands classiques de notre époque plutôt qu’aux jeunes contemporains, accueille des galeristes importants comme Marlborough, Mayor, Waddington, Gmurzynska – avec un Kandinsky de 1934, Entre Deux – , et Jan Krugier, avec une sculpture de Pablo Picasso de 1962-64, Tête, provenant de la collection Marina Picasso. Chez Berko sont exposés des peintres belges – Léon Jamin, Lisant dans le jardin, Modest Huys, Le parc Boulez, Sint-Eloois-Vijve  –, et chez Maurice Keitelman, Bonnard, Miró… Huguette et Anisabelle Bérès évoluent entre les XIXe et XXe siècles, montrant Trouillebert et Goeneutte aussi bien que Bonnard et Vuillard. Gérald Piltzer centre son stand autour de deux importantes toiles de Léger, tandis que Claude Bernard transforme le sien en véritable caverne d’Ali Baba, en y déployant les fastes d’objets d’orfèvrerie spécialement créés par Goudji pour la circonstance.

Ceux-ci forment une transition "naturelle" entre le monde de la peinture et celui des arts décoratifs, encore que l’un et l’autre puissent être liés, ne serait-ce qu’à travers les tapisseries : n’offrent-elles pas beaucoup des caractéristiques que nous apprécions dans un tableau ? C’est ici l’un des points forts de Maastricht, au diapason duquel se mettent les galeries Chevalier ou Blondeel et Deroyan, l’une avec L’Histoire de Daphné, tissée par les Ateliers de Paris à la fin du XVIIe siècle, l’autre avec une œuvre de la même époque mais d’esprit différent car née à Bruxelles et montrant – dans la série dite Les âges de l’Homme – celle de L’Enfance, qui détaille l’éducation dispensée aux jeunes. On pénètre dans le domaine des objets proprement dits avec l’Antiquité pré-hispanique que défend la galerie Mermoz qui, sans doute mieux qu’à la Biennale et probablement moins qu’à Bâle, trouvera en Hollande une atmosphère favorable et des collectionneurs avertis. Axel Weber, de Cologne, expose une statue de Dionysos du Ier siècle ap. J.-C., et Royal-Athena des objets d’art égyptien, dont toute une série de sarcophages peints datant du IIIe siècle av. J.-C., tandis qu’une tête de la déesse Sekhmet, fragment de statuaire égyptienne monumentale en granodiorite vert-grisâtre datant du règne d’Amenophis III, trônera chez Axel Vervoordt. Lin & Émile Deletaille exposent de l’art précolombien, dont un étonnant plat cérémoniel maya orné de sept glyphes (Guatemala), et Herbert A. Cahn une tête de griffon en bronze (Grèce, VIIe siècle av. J.-C.).

Le goût des Pays du Nord
Les galeries Bresset ou Kugel s’inscrivent particulièrement bien dans le goût dominant des Pays du Nord, la première avec une collection d’albâtres de Nottingham datant du XVe siècle, la seconde avec un cabinet d’amateur du XVIIe au centre duquel brillera un splendide miroir en vermeil, travail franco-flamand datable vers 1670, dont on connaît un équivalent dans les collections du duc de Devonshire. Francis Janssens Van der Maelen expose un vase de forme Médicis en bronze doré, inspiré des fresques antiques, réalisé à Londres vers 1820. Albert Vandervelden-La Mésangère présente un coffret recouvert d’argent (Bruxelles, vers 1822), commandé par la cour royale des Pays-Bas. Philippe Denys surprend avec une paire de chandeliers à huit branches ornés de fleurs de lotus en ivoire (France, 1924), Véronique Bams avec une broche Art nouveau signée Lucien Gautrait, représentant une orchidée au cœur serti de diamants, et deux médaillons attribués à Georges Fouquet, d’après le portrait de Sarah Bernhardt par Mucha.

Chez les Britanniques, Pelham Galleries et Mallets ont choisi des objets de luxe propres à séduire les visiteurs européens ; Hundington Antiques de très beaux meubles en chêne anglais. L’Extrême-Orient est également présent : Marchand expose un cabinet japonais en laque, meuble rare de l’époque Momoyama (1583-1603), incrusté de nacre, d’or et d’argent, Gisèle Croes une paire de grands vases avec couvercle en bronze Hu, datant de la fin de l’époque des Zhou de l’Ouest, et Louis Allegra, seul exposant portugais, de la porcelaine chinoise produite pour l’Europe. Le goût de l’Europe du Nord pour l’argenterie et l’orfèvrerie sera satisfait chez Koopman, D.S. Lavender et J. S. Philips. Ermitage et À la vieille Russie exposent Fabergé et des objets d’art russes.

Dans la section livres rares et manuscrits enluminés, on retrouve les plus grands marchands internationaux : Sam Fogg et Bernard Shapero, de Londres, et le Profes­seur Jörn Günther, de Hambourg, qui possède un exemplaire des Sept psaumes de la Pénitence, enluminés par le Maître du Bréviaire Grimani, daté de 1505, avec sa reliure d’origine. La galerie des Enluminures présentera notamment un Livre d’heures à l’usage de Rouen, illustré vers 1520 par le Maître des heures d’Ango. Par un curieux effet du hasard, on remarquera chez deux antiquaires parisiens deux pendules, l’une d’époque Napoléon III à la galerie Camoin, l’autre d’époque Louis XV à la galerie Perrin. N’est-ce pas là une élégante manière de mettre Maastricht à l’heure française ?...

(1) Tableaux, dessins et gravures, Antiquités et objets d’art, Art textile, Antiquités classiques et égyptiennes, Manuscrits enluminés et livres rares, Art du XXe siècle et Haute Joaillerie.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°34 du 1 mars 1997, avec le titre suivant : Dix bougies pour Maastricht

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque