Procès

Des œuvres de premier choix

Le Journal des Arts

Le 4 mars 2005

Jean-Pierre Lehmann, un collectionneur d’art contemporain, réclame plus d’un million de dollars de dommages et intérêts à la galerie The Project, qui ne lui a pas montré en priorité des œuvres de Mehretu.

NEW YORK - Un procès oppose à New York le collectionneur suisse romand Jean-Pierre Lehmann – époux de Rachel Lehmann, associée de la Lehmann Maupin Gallery de Chelsea – à The Project, galerie fondée à Harlem en 1998 par Christian Haye et qui a récemment emménagé sur East 57th Street.
En février 2001, Jean-Pierre Lehmann a prêté à la galerie new-yorkaise 75 000 dollars nets d’intérêts et sans échéance, en échange d’un droit d’option prioritaire et de remises sur ses achats à venir. Trois ans plus tard, en mars 2004, le collectionneur a lancé des poursuites contre la galerie, en affirmant qu’elle n’avait pas respecté ce contrat en vendant à d’autres une quarantaine de tableaux de l’artiste américaine d’origine éthiopienne Julie Mehretu. The Project bénéficie en effet de l’exclusivité sur le travail de Mehretu aux États-Unis. Les prix de ses œuvres, créées en nombre limité, ont battu des records ces dernières années. Les pièces de Julie Mehretu ont figuré aux Biennales de Whitney et d’Istanbul, dans une exposition personnelle au Walker Art Center de Minneapolis et dans d’autres manifestations réputées. « Même ses gribouillis se paient 500 dollars », a dit au juge Peter R. Stern, l’avocat de Jean-Pierre Lehmann. La collection de ce dernier compte plus d’un millier d’œuvres d’art réunies depuis trente-cinq ans. Il dépense environ un million de dollars par an pour ses acquisitions.
Le contrat en date du 7 février 2001 stipulait que Jean-Pierre Lehmann et son épouse, « ainsi que quatre autres partenaires ayant investi » dans la galerie, auraient un droit d’option prioritaire « sur toute œuvre de tout artiste représenté » par The Project. L’une des questions décisives du procès est de savoir s’il y avait « d’autres partenaires » qui avaient réellement investi lorsque Jean-Pierre Lehmann a signé le contrat.
Le collectionneur a déclaré qu’au moment de la signature, il avait compris qu’il y avait quatre partenaires ayant déjà investi ou déterminés à le faire dans les semaines suivantes, et non que de futurs investisseurs pourraient acquérir ce même droit de priorité à tout moment. Il a assuré qu’il avait fait cet investissement, le premier de sa part en faveur d’une galerie, « pour disposer de relations privilégiées avec une jeune galerie qui découvre souvent des artistes nouveaux et intéressants. »
Selon la défense de la galerie, les « quatre autres partenaires » avaient la possibilité d’investir et d’obtenir le droit d’option prioritaire à tout moment. Le juge a dit lors d’une audience, en janvier dernier, qu’il interpréterait le contrat comme accordant ce droit au seul Jean-Pierre Lehmann, puisque, malgré la mention de quatre autres investisseurs, « les quatre autres partenaires n’existaient pas » quand Jean-Pierre Lehmann a signé le contrat. « Je n’aime pas les gens qui ne disent pas la vérité quand ils rédigent des contrats », a dit le juge.
Parmi les acquéreurs d’œuvres de Julie Mehretu auprès de la galerie durant la période en cause figurent le Museum of Modern Art (MoMA) de New York, le Walker Art Center de Minneapolis et la collectionneuse new-yorkaise Jeanne Greenberg Rohatyn. Selon le juge, aucun d’entre eux ne détenait de droit d’option prioritaire.
Le contrat accordait aussi à Jean-Pierre Lehmann une remise de 100 000 dollars à valoir sur ses futurs achats. Selon ce dernier, ce point était moins important que le droit d’option prioritaire, puisqu’il bénéficie généralement d’une remise de 10 à 20 % de la part d’autres galeries, sans prêt ni investissement, simplement en la demandant.
Christian Haye a admis avoir vendu un tableau de Julie Mehretu au marchand londonien Thomas Dane en mars 2002, sans l’avoir préalablement présenté à Jean-Pierre Lehmann, parce que Thomas Dane était « un ami et un client estimé », et un conseiller de la galerie. Mais, selon ses propres dires, Thomas Dane ne disposait pas d’un droit d’option prioritaire. Christian Hayne lui avait déjà vendu un tableau de l’artiste durant l’exposition que lui avait consacrée The Project en novembre 2001. Il a également dit avoir vendu un tableau de Mehretu au Walker Art Center. L’institution accueillait la première grande exposition personnelle de l’artiste et souhaitait pouvoir faire librement son choix parmi les œuvres exposées.
Selon la défense de la galerie, Jean-Pierre Lehmann a dûment acheté une toile de Mehretu, ainsi que d’autres œuvres d’art, notamment de Paul Pfeiffer. Mais le collectionneur a assuré qu’il a acheté ces dernières, appartenant à une série et ne constituant pas des œuvres uniques, parce qu’il s’était rendu compte qu’on « ne lui présenterait jamais aucun Mehretu ».
La galerie a également soutenu qu’elle ignorait que Jean-Pierre Lehmann recherchait des œuvres de Mehretu et que, cette demande une fois connue, l’intérêt de Jean-Pierre Lehmann s’était porté exclusivement sur les œuvres de très grandes dimensions. Le collectionneur a pour sa part assuré qu’il n’avait « certainement » pas limité sa demande à des tableaux de grande taille.
Les témoignages de Jean-Pierre Lehmann, de Jenny Liu, directrice de The Project, et de Christian Haye ont confirmé que la galerie n’avait pas l’habitude de faire bénéficier à Jean-Pierre Lehmann d’option prioritaire sur toutes les œuvres qu’elle proposait à la vente, par exemple en lui communiquant des photos de tous ses Mehretu. Il était pourtant « indiscutable », a conclu le juge, que la galerie avait par contrat l’obligation de présenter les tableaux à Jean-Pierre Lehmann et qu’elle a « violé cette obligation ».
Il a ajouté qu’il pouvait comprendre les raisons d’une galerie ou d’un artiste de vendre à un musée plutôt qu’à un collectionneur privé, une telle vente pouvant constituer une exception qu’il était disposé à admettre, mais que « le contrat ne fait aucune mention de ce cas de figure ». Selon ses propres termes, le contrat donnait à Jean-Pierre Lehmann un « droit de vision avant tout le monde, et avant toute institution ».
Jean-Pierre Lehmann demande plus d’un million de dollars de dédommagement. Les deux parties ont proposé des témoignages d’experts pour estimer la hausse de la cote des œuvres de Mehretu entre la période où Jean-Pierre Lehmann aurait souhaité les acheter et aujourd’hui. Le juge a dit qu’il accepterait probablement le témoignage de l’un ou l’autre de ces experts, et il a ajouté qu’avec la commission de 50 % perçue par la galerie sur les tableaux de l’artiste, « il devrait finir par y avoir l’argent nécessaire pour un jugement équitable ». Une décision devrait être rendue dans les semaines qui viennent.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°210 du 4 mars 2005, avec le titre suivant : Des œuvres de premier choix

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