Mercredi 12 décembre 2018

Des antiquaires modernes

Le XXe siècle s’est fait remarquer à la Biennale

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 22 septembre 2000 - 809 mots

Boudée par plusieurs grands marchands parisiens qui ont préféré se retrancher dans leur galerie, critiquée par les professionnels pour sa fréquentation moins propice aux affaires que sa grande rivale néerlandaise (TEFAF Maastricht), la Biennale a cependant su négocier le passage au XXIe siècle. En s’ouvrant plus largement aux créations des années 1900 à 1960, tant du côté des peintures que du mobilier et en accueillant quelques nouveaux et jeunes antiquaires, elle montre sa capacité à s’adapter.

PARIS - Le XXe siècle a la cote. Il gagne du terrain même dans les allées de la très classique Biennale internationale des Antiquaires comme en témoigne la place stratégique occupée par Cheska et Bob Vallois, les grands marchands d’art déco de la rue de Seine. Ceux-ci disposaient, cette année, d’un grand et très convoité stand d’angle de 70 m2, d’ordinaire occupé par Maurice Ségoura. Situé à quelques mètres des stars du mobilier XVIIIe comme Jacques Perrin et Hervé Aaron, orné de boiseries de Jacques-Émile Ruhlmann et mis en scène par François-Joseph Graf, il n’a pas désempli de la soirée de vernissage. Les collectionneurs et curieux se sont pressés sur le stand, attirés par l’exceptionnelle collection de meubles d’Eileen Gray. Issu de la collection du Londonien Robert Symes, cet ensemble qui ne serait pas à vendre, se compose notamment d’un paravent à quatre feuilles en laque réalisé en 1913 pour Jacques Doucet, d’un grand lit-pirogue en bois laqué de 1919. Le stand de Pierre Passebon, entièrement décoré de panneaux de bois et de cuir réalisés en 1935 par Jean-Michel Frank pour les Guerlain, meublé d’une table de Jean Royère, d’une paire de commodes, réalisées par Jansen, peintes en trompe-l’œil par Claude Lepape (2,4 millions de francs), a lui aussi connu un franc succès comme celui de Christian Boutonnet et de Raphaël Ortiz (l’Arc-en-Seine) sur lequel trônait un superbe paravent d’Eileen Gray fait de blocs de bois en laque noir pivotant sur des supports d’acier. Il a visiblement séduit un grand collectionneur américain, Leon Black, qui, accompagné de son décorateur, Jacques Grange, est venu y faire ses emplettes, le soir du dîner de gala, à grand renfort de millions de francs. Le lendemain, les marchands ont vendu notamment un vase en plâtre blanc à tête d’oiseau (600 000 francs) et un petit bureau (800 000 francs), tous deux de Jean-Michel Frank. Yves Gastou, porte-drapeau des créateurs des années quarante, s’est séparé dès le premier soir de la moitié de son stand qui comportait un ensemble de meubles d’André Arbus dont une grande table en sycomore et une méridienne en fer forgé. Le Belge Philippe Denys exposait sur son stand tapissé de boiseries d’Eugène Printz en bois de palmier de 1930 (3,8 millions de francs), un bureau de  même essence également de Printz ( 600 000 francs), et une longue table en chêne cérusé, patiné, brossé, exécutée en 1930 par Paul Dupré-Lafon. Celle-ci a assurément été emportée à un prix très soutenu, bien qu’inférieur à celui demandé par Jean-Jacques Dutko pour la paire de commodes-coffre, garnis de cuir, de parchemin (10 millions de francs).

Un Michaux chez Prouté
Cette percée du XXe siècle est manifeste également sur les stands de peinture comme celui de Brame & Lorenceau d’ordinaire plus connus pour les œuvres de la fin XIXe siècle qu’ils proposent. Étaient accrochés non loin d’un Sérusier de 1896 représentant une petite Bretonne – Portrait de Marie Francisaille (4 millions de francs) –, et d’un bel Émile Bernard de 1888 – Paysage à Pont-Aven (900 000 francs ) –, des œuvres de Dubuffet (1950), de Matta (1957) et de Soulages (1960). Les dessins du XXe siècle figuraient également en bonne place sur le stand de Hubert Prouté qui mettait en avant un Michaux au pinceau et à l’encre de Chine  (30 000 francs), une gravure à la gouge et au canif de Picasso (Jacqueline au bandeau de face) et une lithographie de Bonnard (Femme dans sa baignoire, 25 000 francs). Anisabelle Berès prêtait une partie de ses cimaises à des dessins, toiles et lithographies de Picasso, présentées non loin d’une aquarelle de 1915-1916 de Matisse, Tête de Marguerite et fleur.

Quelques belles surprises également du côté des tableaux anciens notamment chez Bob Haboldt qui mettait en avant une œuvre du Maître de la nature morte de Hartford (Fruits et fleurs sur un entablement) comme chez Jacques Leegenhoek, Le Retour du fils prodigue de Domenico Maria Viani (700 000 francs). Jean-Luc Baroni présentait chez Colnaghi un beau François Boucher, Le Pont rustique, et Konrad Bernheimer, une toile de Jean-François de Troy, Après le bal, loin d’être inconnue. Vendue 2,2 millions de livres sterling chez Phillips, le 4 juillet à Londres, elle était proposée à 5,5 millions de dollars par le marchand britannique.

Un regret cependant : que les marchands étrangers demeurent encore trop isolés au milieu d’un salon encore très hexagonal comparé à celui, plus international, de Maastricht.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°111 du 22 septembre 2000, avec le titre suivant : Des antiquaires modernes

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