Mardi 18 décembre 2018

Biennale des Antiquaires

Des ans le réparable outrage ?

Jusqu’où peut-on restaurer un objet ancien ?

Le Journal des Arts

Le 1 novembre 1994 - 923 mots

Plusieurs \"affaires\", déjà réglées ou encore en cours, mettent une nouvelle fois au cœur de l’actualité une question classique : jusqu’où peut-on restaurer un objet ancien ? La réponse à une telle interrogation est très nuancée.

PARIS - Le terme même de restauration pêche par ambiguïté. En chirurgie, l’ablation des amygdales ou le pontage coronarien sont des opérations ; elles ne possèdent toutefois que peu de caractéristiques communes et l’on ne saurait comparer ni leur importance ni les conséquences susceptibles d’en découler. Il en va de même à propos des interventions pratiquées sur les objets nés dans le passé, toutes portant le nom générique de "restauration", qu’il s’agisse des manipulations les plus légitimes ou… les moins acceptables…

D’emblée, on se situe au cœur du débat : il existe de bonnes et de mauvaises restaurations, ce qui peut ou ne peut pas se pratiquer (mais qui se pratique parfois…). Et, si chacun convient de la nécessité de certaines restaurations, les limites du champ d’action varient sensiblement en fonction des professionnels interrogés. Par-delà les implications financières, au demeurant non négligeables, résultant de telle ou telle restauration, c’est en fait le problème du respect dû à l’objet et à son histoire qui est ainsi soulevé.

"15 %" autorisés
Novembre étant le mois de la Biennale, il semble intéressant d’examiner l’attitude adoptée en la matière par un Salon réputé, tant par le haut niveau des objets présentés que par la rigueur présidant à leur sélection. Distribué à tous les exposants, un règlement stipule ce qui est licite et ce qui ne l’est pas. En matière de meubles, on autorise : les restaurations d’entretien pour la carcasse et le placage, celles-ci "représentant au maximum 15 % de l’objet", les bronzes "en complément ou réparation" (ceux redorés devant être signalés), et les seules estampilles "indiscutables".

Sont en revanche exclus : les restaurations dépassant 15 %, "avec une certaine latitude pour les meubles antérieurs au XVIIIe siècle", et les meubles replaqués, relaqués, remarquetés, modifiés ou transformés ; prohibés également les "bronzes rapportés modifiant un meuble dans son époque ou son aspect d’origine", et les meubles portant une signature apocryphe.

Talleyrand expliqua un jour à Napoléon qu’une constitution devait être "courte et obscure" ; ce règlement l’aurait donc comblé. Aucun professionnel interrogé ne se montre en effet capable de définir ce qu’il faut entendre par "15 % d’un meuble". Mais, ce document n’est pas sans intérêt : en s’employant à les combattre, il donne par ricochet un aperçu des pratiques de certains antiquaires.

Tous les meubles anciens que nous admirons ont été, peu ou prou, restaurés. Le chauffage, l’excès d’humidité ou de sécheresse, les guerres, les déménagements, l’exposition aux rayons solaires ou lunaires, les atteintes aux meubles naissent de causes innombrables. Sans restaurations, peu d’entre eux survivraient. Tous les spécialistes s’accordent sur ce point, en précisant qu’il s’agit là de restaurations d’entretien, même si celui-ci nécessite une intervention importante de l’ébéniste. Pourrait entrer dans la même catégorie la redorure des bronzes : "Au XVIIIe siècle, relève Alexandre Pradère de chez Sotheby’s, on redorait tous les cinq ou dix ans les bronzes ornant le mobilier des demeures princières".

Remplacer un élément manquant
Ajoutons encore le remplacement à l’identique d’un élément manquant : le plus pointilleux des amateurs acceptera ainsi, par exemple, qu’une poignée de tiroir perdue soit remplacée. Les autres restaurations, celles qui tendent à travestir l’état ancien d’un meuble, sont inacceptables, même si leur pratique est fréquente et, si leur variété semble inépuisable, elles se rejoignent par deux caractéristiques communes : la volonté de tromper l’acquéreur et le mépris de l’objet.

Le respect de l’objet, comme le goût et la recherche de son authenticité, sont des éléments relativement récents. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, ils importèrent assez peu et les livres de comptes des ébénistes du passé font fréquemment état de travaux de transformation. De même, on récupéra à l’époque Louis XVI les panneaux de marqueterie Boulle de meubles Louis XIV pour les intégrer dans des structures au goût du jour. Plus près de nous, on transforma tables, secrétaires et vitrines, et l’on supprima les panneaux d’armoires et de buffets pour en faire des bibliothèques ou des argentiers. La mémorable vente de Mentmore montra à chacun que les Rothschild de la branche anglaise n’hésitèrent pas, parfois au prix de cruelles interventions, à modifier des petites tables pour les rendre aptes à abriter des vases de nuit, et même des commodes pour masquer des lavabos !

Tables volantes et vases de nuit
Autour de tels objets, deux conceptions s’affrontent : doit-on les laisser tels qu’ils se présentent aujourd’hui à nous ou au contraire tout mettre en œuvre pour les restituer dans leur état initial ? Notons que ce débat ne concerne que des transformations peu éloignées de nous dans le temps : personne ne songerait en effet à refaire un cabinet Louis XIV à partir d’une bibliothèque estampillée Levasseur.

Pour le reste, et en reprenant l’exemple précédent, d’aucuns affirment que les tables volantes du XVIIIe siècle n’ont jamais été prévues pour contenir des vases de nuit et qu’il convient donc de leur rendre les tiroirs par lesquels elles ouvraient à l’origine. D’autres développent une argumentation contraire et avancent que ces transformations font partie de "l’histoire" d’un objet, et qu’il faut respecter celle-là en conservant celui-ci dans l’état où il nous est parvenu.

Loin de nous le désir de trancher. Souvent restaurés, les objets du passé n’en conservent pas moins un charme tout particulier. Il appartient aux professionnels d’en expliquer la "vie" aux acquéreurs afin que ceux-ci puissent se déterminer en toute connaissance de cause.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°8 du 1 novembre 1994, avec le titre suivant : Des ans le réparable outrage ?

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