Vendredi 15 novembre 2019

Tour des galeries

Construire l’image

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 20 juin 2011 - 680 mots

Les brouillages visuels, les modes d’appréhension de l’œuvre et l’idée même de représentation s’enchevêtrent dans quelques expositions parisiennes.

PARIS - L’objet interpelle en lui-même, autant que le lieu dans lequel il prend place. Un écran géant se dresse dans un magnifique site naturel, sur un promontoire minéral, laissant se dérouler derrière lui le paysage des plaines mésopotamiennes, aux environs de la ville de Mardin, au sud-est de la Turquie. Mais, plus qu’un cinéma en plein air, le dispositif que Clemens von Wedemeyer a installé là interroge tant la vision que le rapport physique entretenu par chacun à l’image. Ce, grâce à l’entremise du soleil qui, côté pile, le matin, permet de développer des jeux d’ombres avec quiconque se présente devant lui, et, côté face, le soir au couchant, dévoile un fascinant jeu de reflets, le revers étant tapissé de miroirs triangulaires. Outre qu’il montre des images, ce Sun Cinema (2010) questionne l’acte de représenter, dans le sens scénique et théâtral du terme, puisque, en dehors même de toute diffusion du film, il implique physiquement le spectateur et le cadre qui l’entoure. La galerie Jocelyn Wolff donne à voir une maquette, des photographies et dessins préparatoires documentant ce fascinant projet, de même qu’un film tourné avec les habitants de Mardin, qui narre l’élaboration et la quête de l’emplacement de ce cinéma d’un nouveau genre. 

Drôles d’images
À la galerie Marian Goodman, c’est un passionnant rapport troublé à l’image et à la représentation qui s’impose, avec les photographies et films d’animation de Matt Saunders. Puisant l’essentiel de son inspiration dans des archives télévisuelles et des vieux films d’avant-garde, l’artiste américain s’ingénie à bouleverser ses modèles. Ses grandes images donnent l’illusion d’un mode de production photographique, alors que l’appareil photo n’est jamais utilisé. Difficilement classifiable, le résultat est issu de peintures mises en contact dans une chambre noire avec du papier photosensible. Le doute est à l’œuvre, d’autant que les motifs apparaissent brouillés, lorsque des bribes de portraits émergent timidement d’un environnement abstrait. L’indéfinition semble ici être devenue une règle, pour un défi permanent lancé à l’idée même de représentation. Chez Saunders également, passer derrière l’écran engendre la surprise. Alors que son film Mirror Lamp (2011), inspiré d’extraits de films non identifiés, impose un vigoureux tourbillon de scènes tout autant non identifiables, le mur situé derrière l’écran révèle subitement deux visages, perturbant encore un peu plus, pour le spectateur, le mode d’appréhension de ces drôles d’images.

Quant à Nick Devereux, exposé chez Bugada & Cargnel, il se joue de l’image, de son processus de composition et de son statut. Le  jeune artiste britannique s’oblige en effet, pour ses tableaux et dessins, souvent inspirés d’œuvres anciennes, à passer au préalable par une sculpture composée de rébus, laquelle ne sera représentée que dans un second temps. Questionnant la construction de l’image, il s’attaque également à l’idée de la reconnaissance du motif, avec pour corollaire sa mise en abyme puisque le résultat de ses travaux donne une tout autre matérialisation à la figure ou à la scène initiale.Percutant est à ce titre un grand tondo paraissant figurer le plafond peint d’un dôme baroque revisité, alors que le point de départ est une photographie de l’installation-culte de Gordon Matta-Clark Conical Intersect, transposée en sculpture avant sa traduction en peinture. 
Usant, en prime, d’une manière précise et d’une touche raffinée et séduisante, Devereux piège l’œil en lui contestant finalement sa capacité de reconnaissance visuelle, qui est sa qualité première. Ce que résume parfaitement le titre de l’exposition : « Comme il est et non comme il devrait être » ! 

Nick Devereux. As it is and not as it should be.
Jusqu’au 23 juillet, Galerie Bugada & Cargnel, 7-9, rue de l’Équerre, 75019 Paris, tél. 01 42 71 72 73, www.bugadacargnel.com, tlj sauf dimanche-lundi-mardi 14h-19h.

Matt Saunders
Jusqu’au 1er juillet, galerie Marian Goodman, 79, rue du Temple, 75003 Paris, tél. 01 48 04 70 52, www.mariangoodman.com, tlj sauf dimanche-lundi 11h-19h.

Clemens von Wedemeyer. Sun cinema
Jusqu’au 2 juillet, galerie Jocelyn Wolff, 78, rue Julien-Lacroix, 75020 Paris, tél. 01 42 03 05 65, www.galeriewolff.com, du mercredi au samedi, 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°350 du 24 juin 2011, avec le titre suivant : Construire l’image

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