Ventes publiques

Christie’s Hong Kong, l’initiative qui divise le marché

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 14 mai 2018 - 1108 mots

HONG KONG / CHINE

Pour la première fois, trois marchands sont invités à exposer à Hongkong chez Christie’s, lors de sa session de ventes de printemps. Au sein des acteurs du marché, la proposition fait débat.

Hongkong. Christie’s Hong Kong, sur une idée de Guillaume Cerutti son président Monde, a décidé d’inviter trois marchands européens à venir exposer une sélection de leurs pièces pendant sa session de ventes programmée du 25 au 29 mai. Robert Bowman (Londres), spécialisé en sculpture des XIXe et XXe siècles ; Didier Claes, marchand d’art tribal à Bruxelles ; et le Français Xavier Eeckhout, spécialiste de la sculpture animalière, ont été sollicités pour une « Carte blanche » inédite. Lors de cette microfoire axée sur la sculpture, chacun des trois participants dispose d’un stand de 19 m2 dans l’enceinte même où se tiennent expositions publiques et vacations.

Une rivalité pour certains dépassée

Pour les marchands conviés, c’est une aubaine, car ils n’ont jamais pris part à une quelconque manifestation en Asie et n’y ont pas de clients. « Il y a là-bas une clientèle émergente qu’il faut conquérir, alors que les clients européens s’appauvrissent. Or, les Asiatiques viennent très peu en France et sur les salons européens auxquels nous participons, donc il faut aller à leur rencontre », observe Xavier Eeckhout. La Chine représente en effet un immense vivier de collectionneurs potentiels. Avec quelque 13 940 ultra-riches (dont le patrimoine est supérieur à 50 M$) et un pouvoir d’achat par habitant en croissance continue, l’empire du Milieu est le numéro deux mondial derrière les États-Unis (Rapport Art Basel 2017). Mais quel est l’intérêt de Christie’s dans cette démarche ? « Sans doute s’attirer les faveurs des marchands », estime sa concurrente Sotheby’s, qui n’envisage pas de projet de ce type. En effet, Christie’s espère bien que, en contrepartie, ces marchands (et ceux à venir puisque l’événement a vocation à se reproduire) la solliciteront en priorité plutôt que ses concurrentes lorsqu’ils auront des œuvres à vendre. Toutes les maisons de ventes sont confrontées au même problème : trouver de la marchandise. Pour autant, l’initiative a de quoi surprendre, maisons de ventes et marchands étant traditionnellement concurrents.« J’ai le sentiment que, si cela reste vrai pour l’ancienne génération, la nouvelle souhaite que nous travaillions ensemble », objecte François Curiel, président de Christie’s Asie et Europe. D’ailleurs, une partie des acteurs du marché ont avoué qu’ils auraient volontiers adhéré à la proposition. « J’accepterais l’invitation pour me faire connaître », indique Jean-Pierre Montesino (galerie Cybèle, Paris). Même enthousiasme pour Lucas Ratton, marchand d’art tribal à Paris : « C’est le genre de projet audacieux qui m’attire, dans des terrains non conquis où l’on découvre de nouveaux clients. Christie’s a un pouvoir et une influence phénoménaux là-bas. Aujourd’hui, montrer que marchands et maisons de ventes se rapprochent et collaborent plutôt qu’ils ne restent figés sur cette éternelle rivalité est une preuve d’intelligence. »

Les maisons de ventes, des « machines de guerre »

D’autres marchands n’adhèrent pas à la formule. « Accepter d’aller chez Christie’s, c’est se renier un peu. Depuis que les maisons de ventes ont vampirisé le marché, les marchands n’ont cessé de s’en plaindre », commente l’un d’entre eux sous couvert d’anonymat. D’autres encore, comme Cheska Vallois (Galerie Vallois, Paris), estiment que c’est prendre le travail des marchands et augmenter le pouvoir des maisons de ventes. « Je considère qu’accepter cette proposition est une erreur absolue. Je n’ai rien contre les maisons de ventes, sauf quand elles font le travail des marchands. Quand ceux-ci acceptent d’aller chez elles, cela sous-entend qu’ils sont favorables à l’augmentation de l’éventail de leurs prérogatives – elles réalisent déjà des ventes de gré à gré et des expositions “curatées” [dont le commissariat est confié à des personnalités extérieures, NDLR], qui, au départ étaient l’apanage des marchands. C’est préjudiciable pour eux car ces maisons de ventes sont des machines de guerre, de véritables gloutons. »

Par ailleurs, cette initiative peut engendrer un problème de positionnement, pouvant brouiller le message envoyé aux clients quand, dans un cadre concurrentiel, ces deux univers devraient rester séparés. « Une maison de ventes organise une exposition d’artistes du second marché lorsque cela correspond évidemment à un moment favorable. Il n’y a pas tout le travail en amont d’un marchand qui s’est investi durant des années parce qu’il y croit. C’est forcément une démarche opportuniste, qui ne peut pas être celle d’un marchand », estime Franck Prazan (Galerie Applicat-Prazan, Paris). Le Comité professionnel des galeries d’art a également un avis sur la question : « L’activité des galeries demeure celle de professionnels spécialisés alors que celle des maisons de ventes reste par essence généraliste, nous pensons donc qu’une association de compétences représente un risque d’amalgame dangereux pour la profession. »

Alors que les marchands se sont regroupés sous la forme de foires pour contrebalancer le poids toujours grandissant des maisons de ventes, et notamment du duopole Christie’s-Sotheby’s, l’événement lancé par Christie’s ne s’insère-t-il pas dans une volonté de diversification, en s’attribuant petit à petit les missions de tous les acteurs du marché ? La course en avant pour trouver des œuvres à vendre fait encore bouger les lignes.

Une session de ventes raccourcie

Hongkong. Deux mois après Sotheby’s, c’est au tour de Christie’s d’organiser ses ventes de printemps, prévues du 25 au 30 mai. La maison de ventes propose plusieurs vacations dans des catégories aussi variées que l’art asiatique moderne et contemporain, la peinture et la céramique chinoises, les objets d’art mais aussi les bijoux, le vin et les sacs et accessoires. En mai 2017, Christie’s avait totalisé 316 millions de dollars en six jours de ventes avec pas moins de 3 394 lots présentés. Cette année, alors qu’elle n’a pas souhaité communiquer son estimation globale, elle risque d’en récolter moins puisque 12 ventes seulement sont proposées contre 16 l’an passé, sur cinq jours. À moins qu’elle ne bénéficie du climat favorable qui règne actuellement sur le marché de l’art à Hongkong – la place a vu ses parts de marché augmenter de 13 % en 2017 (Rapport Art Basel), et Sotheby’s, qui y a organisé sa session de ventes du 30 mars au 3 avril dernier, a engrangé 466 millions de dollars, des résultats en hausse de 15 %.Parmi les lots phares de cette session figure un vase impérial en porcelaine de la famille rose à décor d’émaux polychromes dits « doucai », époque Qianlong (1736-1795), provenant du Philbrook Museum of Art (Tulsa, Oklahoma), estimé 9,1 à 12 millions de dollars (7,4 à 9,9 M€). Du côté de la peinture moderne et contemporaine asiatique, c’est une huile de Chu Teh-Chun (1920-2014), Mille vies se cachent dans le bois (estimation3,2 à 4,4 M$) ainsi que le rouleau En regardant la cascade, de Zhang Daqian (1899-1983), estimé 7,7 à 10 millions de dollars, qui devraient retenir l’attention.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°501 du 11 mai 2018, avec le titre suivant : Christie’s Hong kong, L’initiative qui divise le marché

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