Vendredi 30 octobre 2020

Cinéma

Boisrond chez Carré

Le temps d’un arrêt sur image, François Boisrond saisit les variations et couleurs de son modèle

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 23 mai 2012 - 800 mots

PARIS - François Boisrond aime sa femme. Ce qui n’a rien d’extravagant. D’autant qu’elle est belle et qu’il en fait le sujet d’une étonnante série de toiles. L’exposition est titrée «”¯Par passion”¯». Pour elle, donc. Mais aussi, dans un second sens, en référence au film de Jean-Luc Godard, Passion. Car avant de devenir Madame Boisrond, Myriem Roussel était comédienne.

Elle a notamment fait plusieurs films avec le cinéaste suisse, dont Je vous salue Marie, en 1985, dans lequel elle tient le premier rôle, celui de la vierge, et aussi Passion (1982) où elle est La Petite Baigneuse, plutôt grande d’ailleurs.

François Boisrond (né en 1959) a toujours aimé revisiter les grands thèmes de l’histoire de l’art, ainsi que les grands peintres. On se souvient de ses toiles prenant pour sujets Le déjeuner sur l’herbe de Manet, le Gilles de Watteau ou de façon récurrente ses références aux transparences de Fragonard. Il a d’ailleurs souvent dit que ce qu’il préférait dans la vie, c’était aller voir des tableaux dans un musée. Une autre passion. Pour le nu et Ingres, le chemin passait par Myriem et Godard. On reprend. Le réalisateur s’est toujours intéressé à l’art. Déjà dès Pierrot le fou (en 1965), il faisait appel à Vélazquez. Avec la reconstitution de toiles de maîtres, les mises en abîme et les métaphores, Passion fait même de la peinture son sujet. Et de Myriem un très beau dos. Celui qu’on voit notamment dans cette scène où la baigneuse retire son peignoir rouge et s’assoit sur un siège recouvert d’une serviette blanche. Celle que reprend ici François Boisrond.

Pour peindre sa femme et faire de son dos la colonne vertébrale de cette nouvelle série, François Boisrond aurait très bien pu prendre directement Myriem comme modèle, et ainsi renforcer le cliché du peintre qui croque son épouse. Il a préféré créer un décalage et emprunter un chemin inverse, c’est-à-dire revenir à la peinture en passant par le cinéma. Autrement dit, mettre la source à distance et jouer avec le temps car, dans ses œuvres, Boisrond n’a pas peint le dos de Myriem en 2012. Il peint en 2012 le dos de Myriem filmé en 1982, ce qui n’est pas le même dos, une façon de renvoyer… dos à dos les origines. Une façon aussi de faire un retour à l’envoyeur.

Mais figurer ce dos ne soulève pas qu’une question de temps. Cela révèle aussi le thème du mouvement. Travailler d’après une pose est différent de « faire pause ». S’il s’agit, dans les deux approches, de suspendre le temps et donc le mouvement, dans le premier cas le sujet bouge nécessairement, dans le second le sujet est figé puisqu’il s’agit d’une capture d’image et donc précisément d’un arrêt sur image. Un arrêt sur l’une des vingt-quatre images par seconde, selon le principe qui caractérise le cinéma. Or, étonnamment, à force de fractionner le mouvement, l’image saisie et isolée n’est pas forcément optimale. François Boisrond en a fait la preuve comme il le montre en juxtaposant quatre toiles du même format, mais correspondant à des secondes différentes et simplement titrées Dos 00:32:43 : 25, Dos : 00:32:44 : 14, etc.

Une étonnante texture suggérée par l’écran
Enfin, travailler à partir d’une image captée sur ordinateur ne suggère pas la même matière. Du nu au numérique, le grain de la peau du dos change : le frisson diffère du pixel. Pourtant, lorsqu’on sait à quel point (c’est le cas de le dire) la touche, le traitement de la surface, la matière picturale sont importants pour Boisrond, il est clair que travailler à partir d’une capture d’écran ne pouvait que lui ouvrir de nouvelles perspectives. Ce dont il profite, en jouant sur le fait de nous faire approcher de l’image pour la perdre et ne plus voir que des fragments « pointillistes » et ensuite nous faire reculer pour la retrouver, la recomposer. Le meilleur exemple de ces allers et retours en est L’Entrée des croisés à Constantinople (en référence au tableau de Delacroix recomposé également dans Passion) qui, entièrement peint dans une monochromie de gris, brouille et complexifie à dessein la lecture. Magnifique morceau de peinture.

Ce tableau d’un grand format (2,67 m x 2,20 m) est d’ailleurs le plus cher de l’exposition : 45 000 euros. L’œuvre la plus petite (60 cm x 73 cm), à l’acrylique sur papier vaut 4 000 euros. Entre les deux, la moyenne des toiles tourne autour de 8 500 euros. Et si celui qui, avec Robert Combas, Hervé di Rosa et Remy Blanchard fut l’un des mousquetaires de la Figuration Libre au début des années 1980, n’est pas plus côté, c’est selon ses propres termes parce qu’il a toujours « été quelqu’un de très discret, c’est [son] tempérament ». Et de rajouter : « Selon la formule [consacrée], en peinture, ce sont les premières années qui sont difficiles ».

Francois Boisrond

- Nombre d’œuvres : 14 toiles, 2 acryliques sur papier.
- Prix : entre 4 000 et 45 000 euros

Francois Boisrond, Par Passion, jusqu’au 30 juin, Galerie Louis Carré & Cie, 10 avenue de Messine, 75008 Paris, 01 45 62 57 07, www.louiscarre.fr, lundi 14h-18h30, Mardi-vendredi 10h–12h30 et 14h–18h30

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°370 du 25 mai 2012, avec le titre suivant : Boisrond chez Carré

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