Mardi 18 décembre 2018

Collections

Auberges espagnoles

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 27 février 2008 - 807 mots

L’Espagne s’ouvre lentement à l’art contemporain. Parcours de deux collectionneurs ibériques.

MADRID - Dès le seuil de l’agence de l’architecte madrilène Teresa Sapey franchi, une main dressée surgit sur un écran vidéo. Une, puis deux, puis trois forment un étrange salut en épousant le mouvement des visiteurs. Cette œuvre de Rafael Lozano-Hemmer, Glories of Accounting, donne le ton. Teresa Sapey n’est pas du même bois que la plupart des collectionneurs espagnols, portés sur les valeurs sûres, les créations du cru ou la déco. « On me prend pour une folle, confie cette femme qui n’a pas la langue dans sa poche. L’Espagne, ce n’est ni Londres ni New York, mais un provincialisme cosmopolite ! »

La 4e dimension de la vidéo
Native de Turin, Teresa Sapey s’installe à Madrid en 1989 après un passage parisien auprès des décorateurs Jacques Garcia et Alberto Pinto. L’art lui est familier, le galeriste Giorgio Persano (Turin) étant un voisin de ses parents. Les achats d’œuvres, principalement des photographies, sont ainsi dans l’ordre des choses. Mais depuis six ans, délaissant « les choses banales, normales », elle a opéré un virage net vers la vidéo. « Un ami m’a dit “tu n’es ni le Getty, ni Saatchi. Tu n’auras jamais de collection de niveau mondial. Réfléchis, la vidéo n’est pas encore chère et pas grand monde en achète”, raconte-t-elle. Quand on connaît l’histoire de l’art, il faut aller de l’avant. La peinture a amené la seconde dimension avec la perspective ; l’architecture, c’est la troisième dimension avec l’espace. La vidéo apporte la quatrième dimension avec le mouvement. » Elle se lance en achetant Charles Sandison et Anthony Goicolea, avant de poursuivre avec Patrick Tuttofuoco, Haluk Akakçe, Christian Jankowski, Julian Opie, Ceal Floyer ou le duo Angela Detanico & Rafaël Lain. Elle possède aujourd’hui soixante vidéos, choisies avec ses collaborateurs, Alex Gutwil et Marta Melendo. La sélection obéit à des critères plutôt étranges – « pas de violence, pas de politique » – qui font de cet ensemble l’antithèse de la collection très engagée de Jean-Conrad et Isabelle Lemaître. Autres dimensions écartées, la narration et la porosité avec le cinéma. « Je suis encore dans l’esthétique, avoue-t-elle. J’aimerais que l’on puisse passer à côté et ne voir qu’une seconde de film, qu’il y ait deux lectures possibles, l’une simple, l’autre plus lente. Je ne veux pas d’une collection qui soit un jour sur on et un autre sur off, mais qu’on puisse toujours la voir. »
Pour l’heure, seules quelques œuvres sont installées dans les bureaux. La collectionneuse espère disposer d’ici à 2010 d’un espace où les projections seraient pleinement intégrées à l’environnement de travail. Autre rêve, «  la question d’un musée portable, à l’instar de la Boîte-en-valise de Duchamp »...

« Une évolution irréversible »

Après l’ouverture de la Fondation Suñol, portée sur l’art espagnol et le contemporain classique, la fondation « Alorda-Derksen » inaugurera à la mi-mars à Barcelone un espace de 250 m2, situé non loin de la Fondation Tàpies. Son objectif ? Promouvoir l’art contemporain. Le couple formé par Manuel Alorda et Johana Derksen a commencé à acheter de la peinture hollandaise le jour de son mariage en 1966. Faisant fortune dans les magasins de fournitures de jardin, ils s’adonnent à la haute époque, l’orfèvrerie du XIVe au XVIIIe siècle, l’art moderne avec la troïka Picasso-Gris-Miró, enfin les cadres anciens. Depuis deux ans, ils ont fait le grand saut dans l’art contemporain. Concentré sur la peinture et la sculpture, leur nouvel ensemble compte environ 80 œuvres d’artistes aussi différents que Gabriel Orozco, Damien Hirst, Anselm Kiefer, Takashi Murakami, Anish Kapoor ou Philip Guston. Côté jeunes, ils lorgnent vers André Butzer et Bjarne Melgaard. « Au début, on s’est dit qu’on allait commencer une collection pour nos quatre petits-enfants. Mais nous n’étions pas préparés. Nous avions besoin d’être guidés, expliquent-ils. On achète aussi des créateurs émergents, mais qui ont déjà un pied dans le marché. Nous n’avons pas encore le regard assez aiguisé pour acheter des artistes totalement inconnus. » S’ils se fournissent sur le premier marché, dans des galeries internationales comme Lisson, Gagosian ou White Cube, ils écoutent néanmoins les conseils des spécialistes de Christie’s et Sotheby’s. Mécènes du Macba [le musée d’art contemporain de Barcelone], membres de la commission d’achat de la Tate (Londres) pour l’art sud-américain, les duettistes déplorent les réticences de leur entourage pour l’art actuel. « Les gens de notre génération n’osent pas acheter, ne sont pas d’avant-garde. Nos amis pensent que nous sommes fous, soupirent-ils. Nous avons créé la fondation pour que les Barcelonais prennent conscience de l’art contemporain comme une évolution irréversible. Nous voudrions partager notre plaisir avec des étudiants en art, des enfants ; montrer des artistes que l’on n’a pas souvent l’occasion de voir à Barcelone ; que le lieu, même petit, soit vivant et stimulant ! » 314 Calle Arago, Barcelone, www.fundacionad.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°276 du 29 février 2008, avec le titre suivant : Auberges espagnoles

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