Italie

Artissima impose son propre tempo

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 26 novembre 2014 - 772 mots

Avec une offre encore plus risquée et un rythme moins frénétique, la foire turinoise devient l’un des rendez-vous les plus attractifs du calendrier.

TURIN (ITALIE) - Lorsque est demandé à un galeriste qui y participe pour la troisième année consécutive si les affaires vont bien sur Artissima, et que sa réponse est un « non » sans ambiguïté, perce une certaine perplexité. La foire turinoise, dont la 21e édition s’est tenue du 7 au 9 novembre en réunissant 194 galeries de 34 pays, a beau être connue pour la lenteur (si ce n’est la sagesse de ses transactions), ne faut-il pas être soit masochiste soit inconscient pour renouveler de la sorte l’aventure et avoir encore envie de revenir ? « Nullement », répond l’interlocuteur, qui ajoute qu’« il y a ici une autre énergie que dans une grande capitale de l’art. Cela n’a pas marché commercialement auparavant, mais c’est une foire de bonne tenue, où se font beaucoup de rencontres qui permettent d’amorcer des choses et de développer un travail sur le long terme. »

Des propos corroborés par Peter Kilchmann (Zürich) qui, lui, relatait un commerce convenable, sans être ébouriffant, et pour qui « Artissima est une foire à taille humaine, où les choses sont fraîches. Le marché y est moins important, mais elle est aussi moins chère. Les gens qui viennent ici ont plus de temps ; à Frieze vous n’avez pas le temps de discuter car il se passe trop de choses, alors qu’ici vous faites de véritables rencontres avec de véritables amateurs d’art. » Pour Sarah Cosulich Canarutto, dont c’était la troisième édition à la tête du salon, « la seule manière de rivaliser avec les grandes foires est de proposer une manifestation où les galeries prennent des risques, se remettent en question et essayent de faire autre chose. »

Place aux nouveautés

La qualité du public, un coût moins élevé, des risques et une bonne tenue, voilà donc les ingrédients qui font de cette foire en constante amélioration l’une des plus excitantes à visiter en ce moment. Car une pression financière moindre pour les galeries (le mètre carré y coûte 220 euros en section principale quand il est à 545 euros à la Fiac) leur permet le plus souvent de se montrer moins rigides et plus innovantes, de ne pas seulement se focaliser sur des valeurs sûres et des têtes de gondoles, mais d’oser les à-côtés. Comme Massimo Minini (Brescia) offrant une belle place au trop rare Paolo Icaro, ou Peter Kilchmann aux vêtements de Tobias Kaspar, utilisés lors de performances ayant eu lieu sur le salon. Ce fut cette année une grande nouveauté que l’introduction d’un véritable secteur dédiée à de la performance, baptisé « Per4m ». Pas des stands que les galeristes auraient dédiés à des formes vivantes, mais une plateforme installée au centre du hall d’exposition, sur laquelle s’est déroulé tout au long de la manifestation un solide programme d’interventions revêtant des formats divers – parlés, théâtraux ou conceptuels… – proposés par des enseignes participantes.

Turin est en outre toujours une foire de découvertes et de redécouvertes. Chez les jeunes, la galerie Exit (Hong Kong) semblait égarée, pour le meilleur, avec un solo de Kong Chun Hei travaillant sur la faiblesse des matériaux, tandis que Joseph Tang (Paris) donnait à voir une très belle pièce d’Adam Cruces, faite d’une grande toile détachée du mur et partiellement découpée derrière laquelle s’illuminaient quelques néons de couleur, ou encore la belle présentation à base de motifs optiques de Toril Johannessen chez OSL Contemporary (Oslo). Véritable joyau au sein du salon, la section « Back to the Future », dédiée à la redécouverte d’artistes passés de mode ou oubliés, recélait son lot de merveilles : des peintures pseudo-naïves du Brésilien Amadeo Luciano Lorenzato proposées par Bergamin (São Paulo) aux somptueux collages lettristes de Gil Joseph Wolman chez Natalie Seroussi (Paris), en passant notamment par l’abstraction en lien avec l’écriture d’Irma Blank chez P420 (Bologne).

Enfin, Artissima ne serait pas si spécifique sans le versant culturel qui l’accompagne sous le titre de « One Torino » qui, chaque année, donne lieu à une ou plusieurs expositions financées par la foire. Plutôt que dans un essaimage de plusieurs projets, les moyens ont cette année été regroupés au sein d’une unique proposition déployée au Palazzo Cavour par Maurizio Cattelan, accompagné de Myriam Ben Salah et Marta Papini. Avec un titre à faire frémir, « Shit and Die » replonge intelligemment dans l’histoire de la ville de Turin en proposant de relier des histoires ou production emblématiques de la cité avec des œuvres contemporaines d’horizons divers, avec parfois quelques belles embardées temporelles.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°424 du 28 novembre 2014, avec le titre suivant : Artissima impose son propre tempo

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