Lundi 10 décembre 2018

Art contemporain

Art Basel atteint des sommets

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 25 juin 2004 - 1120 mots

Malgré des prix très élevés, les ventes ont été très soutenues dès le premier jour
de la foire, confirmant Bâle comme la Mecque du marché de l’art.

 Bâle - Il est des biennales qui prennent des airs de foires d’art contemporain. Il est aussi aujourd’hui une foire qui livre un panorama de l’art moderne et contemporain qui dépasse largement n’importe quelle biennale : Art Basel. Pour s’en convaincre, il suffisait lundi 14 juin de parcourir les allées de la section « Art Unlimited », riche d’une sélection de sculptures, vidéos, installations et peintures murales de soixante-six artistes savamment mise en espace par le commissaire d’exposition Simon Lamunière. De l’acier de la nouvelle sculpture de Richard Serra, Blade Runner [m Bochum, Bochum, proposé à 1,9 million de dollars (1,56 million d’euros)], au Toblerone de glace d’Olivier Mosset qui fondait lentement (Skopia, Genève et Kulli, Zurich), un panorama exceptionnel de l’art d’aujourd’hui s’offrait au regard du visiteur du haut de la passerelle spécialement construite par Tadashi Kawamata (Juda, Londres). Cette section de la foire n’est pas avare en espace, aussi bien pour déployer le labyrinthe de Nedko Solakov (Arndt & Partner, Berlin) que pour octroyer la vingtaine de mètres nécessaires au Restoroute Location 5 de Hans op de Beeck, artiste belge né en 1969. La galerie Hufkens (Bruxelles) demandait 250 000 euros pour cette grande installation, une somme astronomique qui donne la mesure de la flambée des prix à Bâle cette année, les galeristes répercutant les multiples records enregistrés lors des ventes publiques de mai à New York. À l’extérieur, « Art Unlimited » se poursuivait pour la première fois par un ensemble de pièces urbaines : voiture et caravane de Elmgreen & Dragset (De Carlo, Milan), toilettes sur le mode (faussement) exhibitionniste de Monica Bonvicini (Fontana, Milan), jeu de miroirs encore de Dan Graham (Lisson, Londres) ou torse gonflable géant de Paul McCarthy (Hauser & Wirth, Zurich, et Luhring Augustine, New York)… Une première assez réussie dont le commissariat avait été confié à l’ancien directeur du Kunstmuseum de Lucerne, Martin Schwander.
Le même jour, cette mise en bouche de premier plan se poursuivait avec le vernissage de la Liste, la foire réservée aux jeunes galeries. Dans le dédale malcommode de cette ancienne brasserie, les collectionneurs se montraient déjà très acheteurs. Sur le stand de Galerist, d’Istanbul, les œuvres du Turc Haluk Akakce, l’un des nominés vedettes du prix Beck Future 2004, remis en mars à l’ICA de Londres, étaient toutes emportées dès l’ouverture de la foire. Courtiers, collectionneurs et conservateurs de musée s’aventuraient dans les stands de la Liste pour flairer les nouvelles tendances, découvrir les futures stars du marché. Cette année, la photographie y était beaucoup moins présente au profit des œuvres sur papier. Parmi les exposants, le Parisien Corentin Hamel participait ici à sa deuxième foire, avant sa présence à la FIAC en octobre prochain, et rejoignait trois autres galeries françaises, Loevenbruck, venu avec des travaux de Bruno Peinado, &:gb agency, qui présentait Omer Fast, et Maisonneuve, proposant un accrochage de groupe.

Ruée vers l’art
Le lendemain, peu avant 11 heures, pour l’ouverture de la preview d’Art Basel, les collectionneurs se pressaient devant la foire comme pour le départ d’une course. À peine l’entrée libérée, ils se ruaient sur les stands. Et le matin même, nombre de pièces signées des coqueluches du marché étaient déjà acquises, souvent à des prix vertigineux. Ainsi, sur le stand de White Cube (Londres), une sculpture des frères Chapman en bronze peint, mettant en scène des corps à demi dévorés par des
vers, était prestement emportée à 450 000 livres sterling (685 000 euros). Idem pour Spiritual America (1983) de Richard Prince, une photographie dans son cadre doré présentée dans une alcôve rose qui séduisait un collectionneur européen sur le stand de la Skarstedt Gallery de New York, pour un montant de 1 million de dollars. La flambée des prix était encore patente pour un autre artiste dont la cote a récemment explosé : John Currin. Les FRAC (Fonds régionaux d’art contemporain) Limousin et Poitou-Charentes avaient acheté ses œuvres au début des années 1990 pour quelques dizaines de milliers de francs. Après sa récente rétrospective au Whitney Museum à New York à la fin de l’année 2003, un tableau de l’artiste a battu son record aux enchères le 12 mai chez Sotheby’s New York avec 433 600 dollars. Andrea Rosen (New York), sa première galerie avant que l’artiste ne vienne intégrer l’écurie de Larry Gagosian (New York-Londres), proposait à la Foire de Bâle une peinture de 1997 à 750 000 dollars. Et un collectionneur la réservait très vite...
Au rez-de-chaussée, traditionnellement réservé aux galeries plus établies et à l’art moderne, la frénésie d’achat était également perceptible. « La foire est exceptionnelle », se félicitait Marcel Fleiss sur le stand de la galerie 1900-2000. Le galeriste parisien avait sorti un lot inédit de photographies de Pierre Molinier (proposées entre 2 000 et 15 000 euros), dont l’une de ses premières œuvres, datée de 1956.
Fièvre acheteuse mais cru moyen : d’un bon niveau, la foire se révélait pourtant un peu avare en chefs-d’œuvre, les pièces de premier plan en art moderne se faisant rares sur le marché. Pour nombre de galeries, la demande est actuellement si forte qu’il est devenu difficile de réserver des pièces pour les foires. Néanmoins, l’amateur pouvait encore trouver une belle peinture de Miró chez Krugier (Genève), un Picabia chez Nahmad Helly (Londres), un dessin de Klee chez Marwan Hoss (Paris) ou une tête d’enfant en cire de Medardo Rosso à la Galerie de France (Paris)… De quoi contenter même le directeur de musée le plus exigeant ! Beaucoup de galeries proposaient des ensembles de même artiste, comme Mathes (New York) avec cinq pièces de Richard Artschwager, ou la galerie m Bochum qui présentait, à côté d’œuvres de Dan Flavin ou Richard Serra, pas moins de cinq François Morellet des années 1970 à 2002 ! D’autres avaient fait le choix du cabinet de dessins, tandis qu’ici encore la photographie était en retrait. La foire n’offrait par exemple aucune nouvelle œuvre d’Andreas Gursky ni de Thomas Demand.
Enfin, traditionnellement réservé aux jeunes artistes, le secteur « Art Statements » était quelque peu décevant cette année. Dans ce contexte, le prix La Bâloise revenait logiquement au grand parapluie de la Polonaise Aleksandra Mir, représentée par la galerie parisienne Jousse entreprise, qui offrait aussi dans la section « Art Unlimited » une pièce de l’Atelier Van Lieshout et une autre de Philippe Meste. Le deuxième lauréat, le prometteur Tino Sehgal (Jan Mot, Bruxelles, et Johnen & Schöttle, Cologne), avait de son côté refusé de publier la moindre photographie de son œuvre et pour cause : rien n’était donné à voir... mais tout à comprendre !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°196 du 25 juin 2004, avec le titre suivant : Art Basel atteint des sommets

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