Mercredi 21 février 2018

Les premiers « cols rouges » entendus par les juges

Par Éléonore Thery · lejournaldesarts.fr

Le 17 mars 2016

PARIS [17.03.16] - Les juges ont entendu trois commissionnaires dans l’affaire où deux meubles d’Eileen Gray « récupérés » ont atteint des sommets aux enchères, dévoilant le circuit des objets dérobés, de l’enlèvement au partage des gains.

En octobre 2006, la SVV Caudron cédait dans une vente courante deux meubles de la créatrice arts déco Eileen Gray pour un total d’un million d’euros, bien loin de leur estimation de quelques centaines d’euros. Si le scandale des « cols rouges » n’éclate que deux ans plus tard, il s’agit pourtant de la première affaire liée à ce retentissant procès qui est examinée par le tribunal.

Après deux jours passés sur des questions de procédure, la présidente du tribunal a estimé qu’il n’y avait pas lieu de transmettre la question prioritaire de constitutionnalité soulevée la veille, tandis que plusieurs avocats ont interjeté appel de la décision de joindre l’affaire au fond. Les juges ont alors pu commencer à aborder l’affaire au fond, avec trois premiers commissionnaires à la barre, levant le voile sur le circuit des objets dérobés.

L’affaire en question porte sur une succession – un cas « petite mémé » précise plus tard l’un des prévenus – dont la vente avait été confiée à la SVV Massol. Le 17 juillet 2006, trois commissionnaires se rendent dans l’appartement de Rueil-Malmaison pour l’enlèvement des biens : un chef d’équipe, un chauffeur et un porteur, des rôles traditionnellement « joués aux dés le matin-même » explique l’un d’eux. Avant l’arrivée du clerc de l’étude, l’équipe met de côté plusieurs objets : une pendule, prélevée par le chef d’équipe, mais surtout un marche pied et une console d’Eileen Gray, dont chacun assure qu’il ne pouvait se douter de la valeur. Tout ce qui était non listé, donc hors inventaire, pouvait potentiellement être la cible de cette « yape », dans le jargon de la corporation. « On le récupérait car c’était pour la poubelle » précise l’un des « cols rouges », qui explique qu’après leur passage, les chiffonniers étaient chargés de vider et nettoyer les domiciles. Avaient-ils l’autorisation de procéder à ces prélèvements ? Non, avouent-ils tous les trois, mais « C’est comme ça que ça marchait (…) on pouvait prendre ce qui coûtait trop cher à transporter » ajoute l’un d’entre eux.

Le stockage dans les containers à Bagnolet, une SCI dont les parts appartiennent aux commissionnaires de l’UCHV (Union des commissionnaires de l’hôtel des ventes), est de courte durée. Dès le 2 octobre, les deux meubles d’Eileen Gray passent dans une vente courante de la SVV Caudron, mis en vente directement par le porteur. Une « vente constituée en moitié en nombre, de lots de commissionnaires » ne manque pas de noter la présidente. « La récup, cela fait partie des choses qui se passent » répond Eric Caudron. Durant l’exposition, personne ne remarque que les deux meubles valent certainement beaucoup plus que leur estimation et qu’ils sont signés de la créatrice arts déco. « Ces lots ne sont identifiables que par très peu de personnes sur le marché » explique-t-on du côté de la SVV Caudron. « Tout le monde connaît Eileen Gray, sauf les commissaires-priseurs ! » s’amuse l’un des avocats des parties civiles.

Lors de la vente, les lots, mis à prix à quelques centaines d’euros, s’envolent à 500 000 et 485 000 euros, emportés par la galerie Vallois. Trois mois auparavant, la vente de la succession n’avait permis de totaliser que 3 400 euros…

Reste alors à répartir les bénéfices, esprit d’équipe de la corporation oblige. Mais un million, c’est peu discret. « C’est pire que le Loto, madame, cela m’a amené plein de problèmes » indique le porteur, lequel a pourtant déposé sur son compte les 360 000 euros liés à la vente de l’un des deux lots. Quant au second chèque, il est encaissé par un prête-nom qui dispose de liquide. Et son nom est inscrit a posteriori comme celui du vendeur par la SVV Caudron. Le chef d’équipe et le chauffeur récupèrent de leur côté l’argent liquide. « 220 000 euros dans un sac plastique avant Noël » précise l’un deux, qui verra une grande partie de son butin s’envoler dans un « cambriolage » chez le porteur quelques mois plus tard.

Ce n’est certainement pas le dernier des rebondissements rocambolesques attendus dans ce procès qui doit se poursuivre jusqu’au 4 avril.

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Eileen Gray dans son appartement © Photo D.R.

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