Dimanche 12 juillet 2020

La vente Hopi a eu lieu, les associations de défense n’ont pas dit leur dernier mot

Par Nathalie Eggs · lejournaldesarts.fr

Le 16 décembre 2014 - 1080 mots

PARIS [16.12.14] – Malgré l’opposition d’organisations internationales, de l’Ambassade des Etats-Unis et des groupes concernés, la vacation d’art « amérindien, grand nord, précolombien » organisée par l’opérateur de ventes volontaires EVE a bien eu lieu lundi 15 décembre à Drouot. Présente dans la salle, une délégation du peuple Navajo a acquis un ensemble d’objets de la Nation.

Près de 275 lots d’arts « amérindien, grand nord, précolombien » expertisés par Eric Geneste (cabinet GEEM) étaient en vente lundi 15 décembre à Drouot. Malgré les controverses suscitées autour de cette vacation, organisée par l’opérateur de ventes volontaires (OVV) EVE, le commissaire priseur Alain Leroy a mené la vente de bout en bout sans incidents majeurs.

Il faut dire que le dispositif de sécurité mis en place était strict. Alors que trois militants brandissaient des pancartes affichant « Nous ne sommes pas à vendre », « Vente et recel » ou « Stop au génocide culturel » devant l’hôtel Drouot, Maître Leroy a d’emblée averti avant de débuter la vente « qu’aucune perturbation de la vente ne sera autorisée ». Il a suffi de chuchotements entre un membre de l’association CSIA et un journaliste du Parisien pour qu’un vigile intervienne et les évacue de la salle.

La vente a démarré péniblement avec une série de poupées Kachina hopi attribuées à Wilson Tawaquaptewa, qui n’étaient ni plus ni moins que les « invendus de la précédente vacation organisée en juin » nous a confié Maître Leroy. Face à de possibles actions en revendications ultérieures, les acheteurs sont restés prudents. Par un habile jeu de marteau, le commissaire-priseur les a toutes adjugées – à des prix bien inférieurs à leur estimation – mais impossible de savoir combien d’entre elles ont réellement été vendues avant la publication des résultats. De même pour l’ensemble de plateaux bouclier en vannerie polychrome hopi vendus au milieu de la séance, alors que la salle s’était largement vidée.

A l’issue de la vente, Maître Leroy s’est dit satisfait, notamment par le résultat d’un très rare masque Tuma Uyim/Tuma-Oï (Pueblo, circa 1930), qui aurait pu inspirer les toiles de Piet Mondrian. Estimé entre 6 000 et 8 000 euros et disputé entre deux enchérisseurs au téléphone, « ce jalon important de l’art moderne en correspondance de l’art tribal » a finalement été adjugé 50 500 euros (prix marteau). Un masque heaume à double étage Snipe Kachina (Pueblo, circa 1900/1920), exposé au Grand Palais dans le cadre de l’exposition de la Rime et de la Raison en 1984, a par ailleurs été vendu à un acquéreur au téléphone pour 70 000 euros (prix marteau).

Il a également remercié la présence en salle des représentants de la Nation Navajo, venus spécialement et de manière très protocolaire d’Arizona, pour repartir avec un ensemble de sept masques sacrés Navajo. « Ce fut une mission délicate » nous a confié le Vice-Président de la Nation Navajo, Rex Lee Jim, paré de tous les ornements propres au Navajo. « Nous sommes satisfaits de ramener ces masques sacrés Navajo chez nous. Ils seront purifiés par nos guérisseurs, lesquels détermineront à quel moment ils seront utilisés lors de nos cérémonies hivernales » a-t-il ajouté. Disposant d’un fonds dédié à l’acquisition et au « rapatriement » d’objets Navajo, la délégation n’a toutefois pas pu enchérir au-delà de 1 250 euros pour une couverture Navajo décorée de quatre losanges centré de la croix des migrations, adjugée 1 300 euros. « Nous devons tous avoir conscience qu’il y a certains êtres sacrés que nous ne devrions jamais vendre […] Ces masques vivent, ils respirent » a-t-il conclu.

Arrivée à Paris vendredi dernier, la délégation s’était préalablement assurée de l’authenticité des objets Navajo, au cours d’une cérémonie privée à Drouot. Des prières récitées par Rex Lee Jim ont permis « d’établir l’origine sacrée de ces pièces ». La délégation repart ce mardi 16 décembre à Window Rock (Arizona) et a exprimé toute sa gratitude aux soutiens qui se sont manifestés pour suspendre la vente EVE.

Vendredi 12 décembre, l'ambassade des Etats-Unis avait adressé une lettre à l’OVV Eve en demandant le « retrait temporaire de la vente des objets susceptibles d’être des biens culturels Hopi et Navajo à caractère sacré ». L’ambassadrice Jane Hartley avait demandé au commissaire-priseur Me Alain Leroy de laisser le temps aux représentants de ces nations « d’expertiser leur nature et leur provenance, et d’envisager les recours possibles pour leur restitution ». Jane Hartley exprimait également le souhait que Maître Leroy demande aux vendeurs de ces biens de bien vouloir s’entretenir avec les représentants des nations Hopi et Navajo, réitérant son appel auprès de l’OVV Eve afin qu’elle « encourage un dialogue entre les vendeurs de ces objets sacrés et les nations Navajo et Hopi, pour aboutir à la restitution de ces objets à ces nations ».

De son côté, Jean-Patrick Razon, directeur de Survival International France a déclaré que « cette vente est un nouvel outrage à la dignité et au respect des Indiens hopi qui sont les légitimes propriétaires de ces objets sacrés. Il est temps que les acquéreurs de tels objets prennent conscience de l’immoralité de cette marchandisation ». Représenté par l’avocat Pierre Servan-Schreiber, l’association a saisi la justice afin d’obtenir l’identité des vendeurs et des acheteurs des Katsinam hopi.

Débouté à trois reprises par le Tribunal de grande instance de Paris saisi en référé, l’association change cette fois-ci de stratégie en agissant sur le fondement de l’article 145 du Code de procédure civil et en misant sur l’action en revendication contre tout vendeur ou acquéreur qui serait détenteur illicite de l’un des objets sacrés Hopi proposés à la vente : « Les objets aujourd’hui mis en vente ont nécessairement été exportés des Etats-Unis, ce qui fait courir un doute sérieux quant au droit de propriété dont se prévalent les personnes les mettant aujourd’hui en vente. Il est donc impératif de tracer l’origine de ces objets sacrés afin de démontrer le cas échéant le caractère illicite de leur importation puis de leur vente ou de leur acquisition en France » a déclaré l’avocat, qui a lui-même acquis, au cours de la vacation, une Tabletta (Pueblo), « un objet non sacré » a-t-il tenu à nous préciser.

L’Holocaust Art Restitution Project (HARP), qui avait saisi le Conseil des ventes jeudi dernier – s’est dit « affligé » et « outragé » par la décision de l’Autorité de régulation du marché des ventes aux enchères autorisant la vente, décision dont on n’a, à ce jour, toujours pas eu confirmation.

Légende photo

Masque Tuma Uyim/Tuma-Öi Circa 1930, Pueblo, Southwest, U.S.A. - Vente du 15 décembre 2014 à Drouot - OVV EVE - Estimation 6 000 / 8 000 € - Adjugé 50 500 € (Hors frais) - Photo Auction EVE

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