Robert Storr, commissaire de la Biennale de Venise 2007

« Remettre à 2010 la prochaine édition de la biennale »

Le Journal des Arts

Le 29 janvier 2008 - 1799 mots

La désignation de Robert Storr à la tête de la Biennale de Venise 2007 a été saluée comme un choix judicieux. L’Américain a mené à bien une exposition où figuraient des artistes reconnus, avec lesquels il avait collaboré durant sa longue carrière de conservateur au département des dessins et sculptures du Museum of Modern Art de New York, tout en osant y introduire un éventail d’œuvres venues de régions hors des centres habituels du marché de l’art. Cette présentation sans détour a pourtant suscité une vague de critiques d’une virulence inattendue dans la presse italienne et artistique, malgré une affluence record de 319 332 visiteurs, du jamais vu depuis 25 ans. Il répond à ces critiques et clarifie divers points qui ont particulièrement nourri la polémique.

Rétrospectivement, retirez-vous de votre expérience de commissaire de la Biennale de Venise plutôt de la fierté, du plaisir, de la déception, de la frustration ou de la colère ?
De la fierté, du plaisir, mais aussi une grande frustration. En fin de compte, nous avons fait une bonne exposition, complexe, cohérente et sérieuse, mais aussi réellement internationale, multigénérationnelle, en phase avec tous les supports d’expression et beaucoup de tendances artistiques. De plus, elle était à la portée du grand public sans tomber dans le populisme, le spectacle ou le marketing. Je pense aussi que nous avons imposé quelques précédents institutionnels précieux, principalement les pavillons africain et turc, installés pour la première fois dans l’un des secteurs principaux de la biennale et non pas relégués en annexe dans des espaces loués comme auparavant. J’espère que cela se reproduira et que l’Inde fera partie du cœur de la biennale comme nous l’aurions souhaité pour cette édition. Une autre réussite aura été le colloque que nous avons organisé sur les biennales. Les actes viennent d’être publiés et j’espère qu’ils aideront les gens à réfléchir aux questions posées par ce type d’exposition et son histoire, et avant tout ceux qui mesurent, avec justesse, le besoin urgent de revoir la formule à Venise. À ce propos, je relève que les autorités régionales et le maire de Venise, Massimo Cacciari, que j’avais invités à notre colloque en 2005, viennent juste de tenir une nouvelle réunion sur l’avenir de la biennale, et je présume que leurs débats ont prolongé d’une façon ou d’une autre ceux que nous avons lancés.
Quand je dis « nous », je parle de mon éblouissante spécialiste vénitienne, Francesca Pietropaolo, les étudiants en thèse de la New York University qui ont contribué à l’organisation du colloque et au catalogue de l’exposition, l’équipe de la biennale surchargée de travail et souvent mésestimée mais qui, à mon sens, a remarquablement bien rempli sa mission sous une pression exceptionnelle. Il y a  aussi bien sûr les artistes qui ont fait un effort considérable pour cette édition malgré les doutes suscités par la réputation qu’a la biennale de tenir les artistes pour quantité négligeable.
Ma frustration est liée aux raisons pour lesquelles cette réputation est méritée. Je la dois à l’ancien directeur général Renato Quaglia et à l’ancien président Davide Croff qui, malgré quelques belles paroles en public, se sont fréquemment montrés indifférents ou méprisants à l’égard des règles de la profession de commissaire. Par exemple, lors du colloque de 2005, malgré mes mises en garde, Croff a annoncé que la Fondation de la biennale choisirait dorénavant les thèmes des biennales, déclenchant une tempête de protestations chez les cinq précédents directeurs devant lesquels il s’exprimait et chez les nombreux artistes figurant dans le public. Puis il a mis fin abruptement au débat. L’un des artistes présents était tellement furieux qu’il a suggéré un boycott de la part des artistes de ce qui semblait être une menace de mise sous tutelle de la biennale. Je l’en ai dissuadé, mais je me suis souvent demandé durant les trois années suivantes si le boycott n’était pas justement ce qu’il fallait pour rappeler à l’administration que les artistes et les commissaires ne doivent pas être traités avec un tel mépris.
On ne saurait qualifier le mépris qu’a témoigné Renato Quaglia à l’égard de tous les directeurs récents, des artistes et des mécènes essentiels à la réalisation du projet. Mais c’est en partie parce qu’il a formulé contre moi des attaques diffamatoires dans le Giornale dell’Arte (partenaire éditorial du Journal des Arts), alors qu’il avait quitté son poste aux arts visuels, tout en faisait encore partie du personnel de la biennale. Pour tenter de me faire taire ou de devancer toute réplique, il m’a ensuite menacé de poursuites judiciaires après les commentaires directs, mais tenus en privé, que j’avais faits sur ses ingérences et obstructions outrancières. Le fait que Croff n’ait jamais totalement et publiquement démenti les fausses accusations de Quaglia sur mes dépassements de budget (toutes mes dépenses étaient approuvées par Quaglia et Croff) et mes retards (largement provoqués par les ingérences de Quaglia et son incompétence dans le domaine des arts), le fait que Croff ne m’ait jamais autorisé à parler directement avec les administrateurs de ces fausses accusations comme je n’ai cessé de le lui demander, le fait que Croff, en tant que président, n’ait jamais répondu à mes courriels adressés à la direction depuis mars 2007, tout cela vous donne une idée de l’ambiance d’hostilité et de cacophonie au sommet. J’ai bon espoir que le nouveau président Paolo Baratta, plus expérimenté et sérieux sur ces sujets, travaillera rapidement à améliorer la situation et à la rendre capable d’accueillir des entreprises sincèrement vouées à l’art.

Quels ont été pour vous les défis logistiques les plus éprouvants à relever lors de la préparation de l’exposition ?
Les mœurs bureaucratiques, mais avant tout le budget qui était tout sauf transparent et, pour les choses les plus importantes, pitoyablement insuffisant. Quand j’ai pris mon poste, Croff m’a dit qu’un effort décisif était en cours pour augmenter les ressources de la biennale, et il m’a assuré plus tard qu’il avait atteint cet objectif. Pourtant, quand les chiffres réels me furent donnés au fur et à mesure de l’organisation de l’exposition, on m’a demandé d’accepter une coupe de 15 % sur le budget qu’avaient eu Rosa Martínez et María de Corral [codirectrices de la biennale en 2005], lequel était déjà malingre. J’ai répondu que c’était tout simplement impossible et on m’a promis un arrangement. Entre-temps, Quaglia a refusé de me laisser consulter les budgets des éditions précédentes et m’a dit par écrit que la dotation globale pour 2007 était de 6,5 millions d’euros, dont 1,55 était dévolu à mon exposition. Quand j’ai communiqué ce chiffre à un journaliste allemand, Croff m’a dit que je me trompais – mais jamais que Quaglia ne m’avait pas bien informé – et il a affirmé que le budget était en réalité de 9,1 millions – une différence considérable. Il a affirmé plus tard à un journal italien qu’il était de 10 millions d’euros. Contrairement à l’impression qu’on a pu donner au public, les sommes que je contrôlais directement n’étaient qu’une fraction de ce total. Pour une exposition de 101 artistes ou collectifs – un chiffre à peu près identique à celui de l’exposition de Rosa et de María, mais un tiers de celle de Francesco Bonami [directeur en 2003] —, il n’y avait au départ que 160 000 euros prévus pour les œuvres à produire et 170 000 euros pour le transport et l’hébergement des artistes et de leurs assistants ! Quaglia a assuré catégoriquement au colloque qu’on n’attendait pas du commissaire qu’il sollicite l’aide des galeries, alors que c’est exactement ce qu’il m’a suggéré de faire. J’ai finalement obtenu plusieurs centaines de milliers d’euros auprès de mécènes, d’organismes nationaux des beaux-arts et de fondations pour financer mes recherches, le transport des artistes et la production des œuvres. Ainsi, l’augmentation finale des budgets dans ces domaines a été abondamment subventionnée de l’extérieur. Comment a été dépensé le solde des 9 ou 10 millions d’euros, je ne saurais le dire – transport, équipements électroniques et aménagements des espaces ont exigé une partie de cet argent, mais certainement pas tout. Il reste cependant qu’avec Croff, la biennale ne voulait pas engager les frais nécessaires au contenu artistique de l’exposition, et qu’elle comptait surtout sur les artistes et autres aides extérieures pour couvrir les dépenses. C’est une attitude déraisonnable, inacceptable, et quand les artistes viennent de parties du monde largement plus pauvres que l’Italie, tout cela s’avère simplement indigne.

Votre directeur financier a démissionné à la veille de la biennale en assurant qu’on n’avait pas tenu compte des seuils qu’il avait fixés. Que s’est-il passé ?
Il a démissionné quand il est devenu manifeste qu’il ne pourrait pas me manipuler et que je ne manipulerais pas pour son compte les artistes et les mécènes.

Vous attendiez-vous aux critiques qu’a suscitées votre exposition ?
Je n’ai pas fini de les lire entièrement, mais en général, oui. Tout commissaire qui devient très en vue tout en gardant son indépendance peut s’attendre à recevoir des couteaux dans le dos de la part de ses collègues et rivaux. Mais ce n’était pas pour eux que je faisais l’exposition, je l’ai faite pour un large public, et d’une façon qui ménageait aux artistes participants le respect qui leur est dû. Dans l’ensemble, j’estime avoir réussi.

Quelle a été pour vous la plus étonnante ou la plus pénible des critiques publiées ?
Aucune d’entre elles ne m’a étonné, sauf peut-être celles qui m’ont permis de constater jusqu’où certaines personnes pouvaient s’abaisser.

Pensez-vous que votre politique d’introduction des pavillons nationaux d’Italie, de Turquie, de Chine et d’Afrique dans la section de l’Arsenal était justifiée ?
Les décisions concernant l’Italie et la Chine n’étaient pas de mon fait – Croff en est l’instigateur légitime, et c’est moi qui ai lancé l’idée pour la Turquie, l’Inde et l’Afrique –, mais cela a renforcé le prestige du site et montré clairement que la Turquie et l’Afrique avaient des places d’honneur.

Avant l’inauguration de l’exposition, des critiques particulièrement virulentes ont visé la sélection d’Afrique proposée par le comité d’experts que vous aviez nommé. Regrettez-vous le choix de ce comité ?
Non, il a fait son travail honnêtement, j’ai fait le mien en m’abstenant d’interférer, et les commissaires le leur en préparant l’exposition.

Rétrospectivement, auriez-vous accepté le poste de commissaire en connaissant les obstacles que vous rencontreriez ?
Non, mais j’avais accepté et le seul moyen d’agir était de faire de mon mieux. En fin de compte, cette biennale a obtenu la meilleure fréquentation depuis des années.

Quel conseil donneriez-vous à votre successeur pour la prochaine Biennale de Venise ?
S’assurer que le contrat prévoit expressément le contrôle illimité du commissaire sur le thème de l’exposition et le choix des artistes. Obtenir tous les chiffres par écrit avant d’accepter le poste. Exiger pas moins de deux ans pour préparer l’exposition – ce qui signifie que la biennale devrait remettre sa prochaine édition à 2010.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°274 du 1 février 2008, avec le titre suivant : Robert Storr, commissaire de la Biennale de Venise 2007

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