Histoire

CULTURES D’EUROPE

À Marseille, l’histoire des populations romani entre au musée

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 21 juin 2023 - 608 mots

MARSEILLE

« Barvalo » révèle l’histoire de ces minorités européennes dont la culture reste méconnue.

Centre de recherche sur l'hygiène raciale et la biologie criminelle de l'Office de la santé du Reich - Femme en blouse blanche (infirmière / Sophie Ehrhardt ?) lors de la détermination de la couleur des yeux d'une jeune femme (Sinti / Rom ?), 1936-1940 © Bundesarchiv, Koblenz
Centre de recherche sur l'hygiène raciale et la biologie criminelle de l'Office de la santé du Reich - Femme en blouse blanche (infirmière/Sophie Ehrhardt ?) lors de la détermination de la couleur des yeux d'une jeune femme (Sinti/Rom ?), 1936-1940.
© Bundesarchiv, Koblenz

Marseille. L’exposition « Barvalo » (« fier » en langue romani), présentée au Mucem, constitue à plus d’un titre un événement : élaborée par quatre commissaires et une quinzaine de consultants, elle intègre dans le parcours le regard des populations romani et leur langue. En effet, les textes de salle sont trilingues (français, anglais, romani), une première dans un musée français. Comme le rappelle Jonah Steinberg, co-commissaire, « la langue romani est un objet de fierté, et elle est encore parlée par au moins 6 millions de locuteurs ».À l’entrée, une sculpture en forme d’arbre retrace les origines de cette langue indo-européenne souvent interdite alors qu’elle est le socle de la culture romani. La langue forme d’ailleurs le contexte implicite de « Barvalo », quand quatre « guides » romani expliquent sur des écrans les différents termes employés pour les désigner : « gens du voyage », « Gitans », « Manouches », « Tsiganes ». Eux-mêmes s’appellent « Voyageurs » ou « Romani », termes moins péjoratifs. Car ces populations ont été l’objet de répressions et de violences à toutes les époques, et les commissaires veulent donner à voir autre chose : « Ceux qui sont représentés dans l’exposition doivent aussi en être les auteurs », revendique Jonah Steinberg, qui se félicite que l’exposition soit collaborative. Ainsi des œuvres d’artistes romani ponctuent-elles le parcours, tel ce délicat collage de Delaine Le Bas qui évoque les origines des populations romani, victimes de préjugés.

Déconstruire les stéréotypes

Des objets de la culture populaire française rappellent l’existence des stéréotypes que l’exposition déconstruit, tel celui de la bohémienne cartomancienne. Les archives exposées montrent que les Romani étaient vendus comme esclaves en Europe centrale (XIVe siècle) ou expulsés de Marseille (1615), au moment où Jacques Callot gravait des « Bohémiens ». Sur ces gravures (XVIIe siècle), « les stéréotypes étaient déjà présents, surtout le nomadisme », souligne la co-commissaire Alina Maggiore. Malgorzata Mirga-Tas, elle-même romani, détourne ces caricatures par un tableau textile où les tissus chatoyants redonnent une dignité aux personnages.

Mais au XXe siècle est organisé le fichage systématique des populations « nomades » avec l’invention du carnet anthropométrique (1912), puis du carnet de circulation. Combien de visiteurs savent que ce carnet n’a été aboli qu’en 2017 ? Redonner une individualité aux Romani est donc important, à travers non seulement des portraits d’artisans romani, mais aussi une reconstitution de l’intérieur d’une caravane meublée d’objets du quotidien.

De son côté, Kálmán Várady lutte contre ces traumatismes collectifs avec d’étranges statuettes : « Il les a appelées “Gypsy Warriors”, guerrières gitanes, il utilise des statues de Madone pour les créer », précise Jonah Steinberg. Entre 1939 et 1945, le génocide par les nazis aurait éliminé près de 500 000 Romani. Les dessins de Ceija Stojka (1933-2013) témoignent de ce génocide mal connu, aux côtés de portraits de survivants romani. Les commissaires rappellent qu’en France il existait « une trentaine de camps d’internement pour les Romani, qui ne font l’objet d’aucune politique mémorielle », et certains sont même devenus des terrains de golf, comme l’illustrent les photos de Valérie Leray. Grâce à la transmission de la mémoire, les populations romani se sont constituées en collectifs dans les années 1970 et 1980, avec un drapeau et des textes fondateurs. Et les artistes romani ont gagné en visibilité : en 2007 le premier pavillon romani a été présenté à la Biennale de Venise. Mais les discriminations persistent, comme le rappellent des panneaux sur les « gens du voyage » et les « aires d’accueil ». Pour finir, le « Musée du gadjo » créé par Gabi Jimenez mêle figurines d’Astérix et intérieur français des années 1970 pour un commentaire humoristique sur l’approche ethnologique des musées. Le concept de musée clôt d’ailleurs l’exposition, avec « RomaMoMA », projet pour un futur musée romani : les cultures romani commencent donc à se constituer en patrimoine.

Barvalo, Roms, Sinti, Manouches, Gitans, Voyageurs,
jusqu’au 4 septembre, Mucem, 1, esplanade du J4, 13002 Marseille.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°613 du 9 juin 2023, avec le titre suivant : À Marseille, l’histoire des populations romani entre au musée

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