Dimanche 8 décembre 2019

L’histoire photographique des Tsiganes

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 30 avril 2018 - 605 mots

PARIS

Le Musée national de l’histoire de l’immigration raconte la fabrique du regard sur les Tsiganes. Le récit, inédit, met en lumière une histoire totalement méconnue de la représentation de ces communautés.

Serrés les uns contre les autres, ils posent devant des roulottes. Les enfants ont été placés devant. Certains tournent le dos au photographe, d’autres sont assis par terre. Il fait beau. La frondaison des arbres est charnue, la tenue de chacun des plus disparates. L’intitulé de la carte postale, « une tribu de Romanichels », ne décline aucun nom. Il n’indique pas davantage le lieu de la prise de vue ni l’identité de son auteur, ni l’année précise que, rétrospectivement, l’on estime vers 1910. Les « Bohémiens », comme on les appelle alors, véhiculent aussi d’autres images, d’autres séances de pose, d’autres situations. Campements de chaudronniers ou de vanniers, montreurs d’ours, diseuses de bonne aventure ou nomades sur la route : dès ses débuts au XIXe siècle, la photographie a formalisé le regard porté sur les Gitans, Tsiganes, Manouches, Roms…, participé et collé aux stéréotypes.

Curieusement, personne ne s’était jusqu’à présent intéressé à étudier l’histoire photographique de ces communautés. Du moins jusqu’à ce que l’historien Ilsen About et la géographe Adèle Sutre s’en emparent à la faveur du travail photographique au long cours de Mathieu Pernot sur la famille Gorgan, que le Musée national de l’histoire de l’immigration voulait exposer. Placées en résonance, leurs démarches se répondent, se complètent, fortes d’une large recherche des sources jamais entreprise jusque-là, véritable jeu de piste dans des archives publiques inexplorées ou des collections privées méconnues.

La plupart, au moins les trois quarts des images produites, ont été réalisées par des opérateurs anonymes ou référencés, tels André Kertész ou Josef Koudelka. Rares sont les familles de Tsiganes à avoir pris des photos d’eux-mêmes, du moins jusque dans les années 1960-1970. Ils n’ont pas été pour autant prisonniers du regard extérieur. « L’histoire de la construction du regard montre qu’au contraire la plupart jouent ce que l’on attend d’eux », note Ilsen About. La figure de la Gitane séductrice, sensuelle et farouche fleurit. Les rassemblements de familles, de tentes ou de roulottes constituent d’autres scènes privilégiées. Les magazines pour illustrer tel ou tel sujet sur les Tsiganes réinterprètent néanmoins comme ils l’entendent les reportages photo, comme celui de Denise Bellon sur un mariage dans la Zone à Paris entre un Rom originaire d’Afrique du Sud et une Gitane espagnole, en 1938. Des itinérances d’une même famille en Europe ou aux États-Unis défilent, voire donnent lieu à différentes représentations. Au début du XXe siècle, « Les Ciuron se trouvent à l’origine de plus d’une centaine de photographies par le simple fait de voyager à travers l’Europe », souligne Adèle Sutre. Les archives de l’écrivain rom et manouche, Matéo Maximoff, du père Joseph Valet ou du peintre et photographe Émile Savitry, qui a accueilli chez lui Django Reinhardt et sa famille pendant la guerre, sont porteuses de chroniques du quotidien bien loin des stéréotypes ou des portraits judiciaires réalisés. Au fil des décennies, transparaissent les situations sociales difficiles et les discriminations multiples. La rareté des images sur la période de 1914-1918 ou de 1939-1945 rappelle le peu de cas fait de leur situation durant les deux guerres. Les rares témoignent de leur engagement dans l’armée française, de leur internement et de leur déportation.
 

« Mondes tsiganes. La fabrique des images »,
jusqu’au 26 août 2018. Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, 283, avenue Daumesnil, Paris-12e. Du mardi au vendredi, de 10 h à 17 h 30, le week-end, jusqu’à 19 h. Tarif : 6 €. Commissaires : Ilsen About, Mathieu Pernot et Adèle Sutre. www.histoire-immigration.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°712 du 1 mai 2018, avec le titre suivant : L’histoire photographique des Tsiganes

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