Lippi le nom du père et du fils

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 20 mars 2009 - 973 mots

Chez les Lippi, l’art est une affaire de famille. Le père, Filippo, fut un passeur de l’art de la Renaissance, aussi réputé pour sa peinture que pour ses mœurs légères ; son fils, Filippino, fut quant à lui un précurseur du maniérisme. Ils sont à l’honneur au musée du Luxembourg.

L'histoire de l’art goûte les vies d’artistes controversées, se délecte des récits de la vie dissolue de quelques génies maudits. En la matière, Fra Filippo Lippi (1406-1469) a excellé. De son vivant déjà, sa vie a alimenté la chronique des affaires de mœurs. Et pour cause… Moine de son état, artiste célèbre bénéficiant des honneurs et de la protection de la famille Médicis, le Toscan a bruyamment quitté l’Église pour une femme, elle-même religieuse. Délié de ses vœux par le Pape Pie II, le couple fit pourtant pire encore, en choisissant de vivre hors mariage malgré la naissance de leurs deux enfants. De quoi s’attirer les foudres des tribunaux ecclésiastiques. Il faudra l’intercession de Cosme de Médicis (1389-1464) pour leur éviter le pire…
Les scandales mis à part, la vie du couple est pourtant placée sous les auspices de l’art. C’est dans les années 1450, alors qu’il honore une commande pour le couvent de Sainte-Marguerite de Prato, que le jeune Filippo rencontre la belle Lucrezia Buti, fille d’un marchand de soieries. Fine blonde aux traits gracieux, elle deviendra le modèle de beauté féminine de Lippi, puis, par incidence, de Botticelli (1445-1510), qui fréquentera son atelier, et de Ghirlandaio (1449-1494). Leur fils, Filippino (1457-1504), deviendra peintre à son tour et saura honorer le nom de son père jusque dans la Ville éternelle.
Né vers 1406 à Florence, Filippo, entré au monastère vers l’âge de 15 ans, n’a pas suivi de formation artistique traditionnelle dans un atelier, comme nombre de ses homologues. Mais il est rapidement confronté à la révolution artistique qui est en train de s’opérer sous la houlette de Masaccio (1401-1428), l’un des précurseurs de la Renaissance florentine. En 1422, Masaccio, assisté de Masolino (1383-1440), travaille en effet aux décors à fresque de la chapelle Brancacci, illustrant la vie de saint Pierre, dans l’église Santa Maria del Carmine, monastère d’adoption de Lippi. Ironie de l’histoire : ces décors seront achevés, plus de soixante ans plus tard, par son propre fils, Filippino (vers 1484-1485).

Filippo, la vie dissolue du moine peintre
En 1432, Filippo décide d’abandonner son couvent pour voyager dans la péninsule, passant, selon certaines sources, à Naples, et de source plus sûre à Padoue, en 1434. De manière plus fantaisiste, Vasari lui prête également, durant cette période, d’avoir été enlevé par les Maures et emmené en « Barbarie ».
En 1437, Filippo Lippi est de retour à Florence. Commence alors une brillante carrière artistique, ponctuée de chefs-d’œuvre, telle la Madone de Tarquinia (1437, Rome Galleria nazionale), d’une grande force plastique, ou le Retable Barbadori (1437, Paris, musée du Louvre), qui rompt avec la structure classique du triptyque et s’intègre dans la perspective d’une architecture moderne.
Filippo Lippi semble alors parvenir à opérer une synthèse entre la monumentalité des figures de Masaccio et le goût du détail gothique, mâtiné d’une certaine verve populaire, tout en adoptant le langage décoratif de la Renaissance. L’influence de Fra Angelico (vers 1400-1455) est également décelable dans d’autres peintures par le choix d’une palette claire et lumineuse.
C’est donc déjà auréolé de gloire que Filippo arrive à Prato, en 1452. La petite ville, où il demeurera jusqu’en 1466, vit alors à l’ombre et sous le joug de Florence, dont elle est distante d’une quinzaine de kilomètres. Nommé chapelain de Sainte-Marguerite, Lippi fait alors la rencontre de Lucrezia, religieuse dans ce couvent où le peintre doit livrer un tableau.

L’héritage du père à son fils, Filippino Lippi
Son chantier le plus important dans la ville est toutefois celui du décor du chœur du Duomo, sur lequel l’assistera son jeune fils, Filippino, né à Prato en 1457. Grand fresquiste, capable d’expérimenter de nouvelles techniques, Filippo introduit une force d’expressivité nouvelle dans ses portraits. Il transmettra cette sensibilité à Sandro Botticelli qui fut l’un de ses collaborateurs. À son tour, Botticelli formera dès l’âge de 12 ans le jeune Filippino, après la mort de son père.
Influencé par ces deux figures tutélaires de la Renaissance florentine, Filippino perpétuera l’art de Lippi père, avec ses élégantes Vierges, tout en suivant une voie autonome. Dès les années 1490, le climat florentin devient plus pesant, dans le contexte de la fin du règne de Laurent de Médicis et de la montée en puissance du prédicateur Savonarole. Filippino s’installe à Rome de 1489 à 1493, où il s’imprègne d’une tout autre atmosphère, celle de l’Antiquité.
Les temps ont toutefois bel et bien changé, et l’art ne vibre plus, désormais, ni à Florence ni encore moins à Prato. Nul doute que son père, qui « ne cessa de rechercher avec fougue des solutions originales » selon l’historien d’art André Chastel, aura pourtant été un passeur entre les générations, entre les prémisses de la Renaissance et le maniérisme romain. Y compris dans le modeste foyer florentin de Prato.

Biographie

Filippo Lippi

1406
Naissance à Florence.

1421
Placé tout jeune au monastère Santa Maria del Carmine, il prononce ses vœux à 15 ans.

1432
Travaille à Milan.

1434
Travaille à Padoue à la Pala Trivulzio.

1438
Travaille pour les Médicis.

1457
Naissance de son fils Filippino.

1461
Renonce à ses vœux et se marie.

1465
Achève les fresques de la cathédrale de Prato. Botticelli entre dans son atelier.

1466
Fresques de l’abside de la Cathédrale de Spolète.

1469
Décède à Spolète.

Filippino Lippi

1457
Naissance à Prato.

1469
Entre dans l’atelier de Botticelli.

1484
Complète les fresques de Masaccio à la chapelle Brancacci.

1487
Chargé du décor de la chapelle Santa Maria Novella à Florence.

1496
Adoration des mages pour le couvent de San Donato à Scopeto.

1504
Décède à Florence.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°612 du 1 avril 2009, avec le titre suivant : Lippi le nom du père et du fils

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