Mercredi 18 septembre 2019

Art ancien

Les affinités électives du MAHG de Genève

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 11 mars 2014 - 771 mots

GENEVE / SUISSE

En confrontant à ses collections antiques des pièces prêtées par la Fondation Gandur pour l’Art, le Musée d’art et d’histoire de Genève signe une promenade visuelle de toute beauté.

GENÈVE - Il est des expositions qui transcendent l’exercice muséal tant on y sent palpiter une jubilation profonde et une totale liberté. En faisant dialoguer des pièces admirables prêtées par la Fondation Gandur pour l’Art (créée en 2010 à Genève par le collectionneur Jean Claude Gandur) avec ses propres collections d’œuvres antiques (l’ensemble le plus important conservé en Suisse), le Musée d’art et d’histoire de Genève décloisonne les matériaux et les époques, suscite des rapprochements audacieux. En d’autres mots, il « chahute » le regard…

Dans les vastes salles du rez-de-chaussée que des aménagements récents ont rendues à la lumière, toutes les grandes civilisations qui ont éclos sur les rivages de la Méditerranée sont ainsi convoquées pour tisser entre elles un dialogue des plus stimulants. Il en ressort que les hommes et les femmes qui peuplèrent, il y a plusieurs millénaires, les montagnes et les plaines fertiles de la Turquie et de l’Iran n’étaient pas si différents des anciens Égyptiens, des Grecs et des Romains. Qu’elles soient anthropomorphes ou abstraites, façonnées dans la terre, le bronze ou le marbre, leurs divinités semblent souvent refléter les mêmes aspirations, les mêmes craintes.

Encerclé par une envoûtante galerie de visages antiques (masques de momies en stuc des premiers siècles de notre ère, stèle funéraire du Yémen aux traits stylisés à l’extrême, tête joviale de jeune satyre d’époque hellénistique, portrait sévère de matrone romaine…), le visiteur déambule ainsi dans une galerie aux allures de portique. Là encore, les solutions plastiques pour dire le corps semblent infinies. Ici, des statuettes égyptiennes taillées dans l’ivoire il y a plus de 6 000 ans reflètent les premiers tâtonnements d’un artiste anonyme pour exprimer la vitalité des forces régénératrices : aux hanches épanouies de la figure féminine dont le triangle pubien est clairement détaillé, s’oppose la silhouette longiligne de l’homme revêtu d’un étui phallique surdimensionné.

Faussement « primitif »
La maîtrise d’un canon se révèle encore plus aboutie chez ce sculpteur cycladique que les historiens de l’art ont commodément baptisé le « maître du Fitzwilliam ». Le visage réduit à un simple écusson, le ventre légèrement bombé semblant trahir les prémices d’une grossesse, cette « idole » creusée dans le marbre subjugue en effet par son caractère faussement « primitif ». Doit-on reconnaître en elle une nymphe céleste ? une concubine destinée à satisfaire les plaisirs du défunt dans l’au-delà ? une incarnation du principe même de fécondité ? Une certitude s’impose cependant : il faudra attendre le IVe siècle avant notre ère pour qu’un sculpteur grec ose à nouveau transcrire dans la pierre les mystères du nu féminin…

Ainsi, pendant des millénaires, combien seront stéréotypées et entachées de tabous ces cohortes d’adoratrices et d’orantes, le corps sévèrement gainé, les mains jointes invariablement dans un geste de recueillement ou de prière ! Que l’on soit à Mari, en Irak ou en Égypte, l’être humain semble, il est vrai, bien peu de chose face aux forces supérieures du divin…

Et pourtant, çà et là, des artistes vont peu à peu briser le carcan des conventions, faire surgir l’individu au cœur du sacré. On songe ainsi à cette magnifique statuette de danseur d’époque alexandrine appartenant à la Fondation Gandur pour l’Art ; ce corps juvénile et gracieux se pâme dans l’extase de sa chorégraphie. Ailleurs, c’est une jeune nymphe s’apprêtant à détacher sa sandale qui semble répondre aux avances suggestives d’un satyre au sourire espiègle. Unies le temps de cette exposition, ces deux copies d’époque romaine dérivent d’un même original grec aujourd’hui disparu : L’Invitation à la danse, dont l’intitulé trahit bien le caractère joyeux et profane.

Ménageant surprises visuelles et chocs esthétiques, l’exposition du Musée d’art et d’histoire est autant une récréation pour « le corps » que pour « l’esprit ». C’est aussi une belle préfiguration de ce que seront les espaces dédiés à l’archéologie du futur musée genevois, une fois ses travaux de rénovation et d’agrandissement achevés. Une convention a été signée entre la Ville de la Genève et la Fondation Gandur pour l’Art afin de réunir harmonieusement ses collections « jumelles » dans le futur musée conçu par Jean Nouvel. Cependant, en raison de l’opposition d’associations du patrimoine, elle est au point mort.

Corps et esprits, Regards croisés sur la Méditerranée antique

Jusqu’au 27 avril, Musée d’art et d’histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève
tlj sauf lundi, 11h-18 h, www.ville-ge.ch/mah.
Catalogue, coéd. Fondation Gandur/Musée d’art et d’histoire de Genève/5 Continents Éditions (Milan), 210 p., 50 CHF (env. 41 €).

Légende photo

Idole Cycladique, type de Spedos, île de Naxos, Cycladique ancien II, vers 2600-1500 av J.-C., marbre, 28 cm. © Fondation Gandur pour l'art.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°409 du 14 mars 2014, avec le titre suivant : Les affinités électives du MAHG de Genève

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque