Influence

Le Caravage à l’assaut du puritanisme

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 8 novembre 2016 - 871 mots

La première exposition sur le caravagisme jamais tenue au Royaume-Uni permet de découvrir les tableaux des collections britanniques. Mais elle n’explique pas la réception de ce courant sur son sol.

LONDRES - Fort Worth (Texas), Ottawa, Florence, Montpellier et maintenant Londres, avant Milan. Depuis la rétrospective de 2010 à Rome sur le Caravage (vers 1571-1610), les expositions sur son influence se multiplient comme des petits pains. La National Gallery de Londres entendait l’aborder à travers le prisme du goût anglais. « Au-delà de Caravage » comprend six Caravage (dont trois appartiennent à la National Gallery), sur un total d’une cinquantaine de peintures, presque toutes de grand format, issues des îles britanniques. Significativement, cette manifestation, qui se rendra en Écosse et en Irlande, est la première outre-Manche consacrée à l’influence fulgurante du peintre ; il aura fallu attendre quatre siècles après sa mort tragique. Cependant, la mémorable exposition « Caravage et le caravagisme », montée au Musée Fabre à Montpellier par Michel Hilaire il y a quatre ans, était, elle aussi, une « première » pour la France. Le phénomène serait plutôt à mettre au compte de la reconnaissance tardive, au XXe siècle, de l’impact du peintre romain.

Mais les Britanniques semblent penser que leur faute est plus lourde dans ce péché collectif. Le catalogue est une triste litanie d’opportunités manquées d’œuvres du Caravage. Fait exception le cas de l’Écossais William Hamilton Nisbet qui a rapporté en 1802 six tableaux des palais Mattei à Rome, parmi lesquels L’Arrestation du Christ. Mais quand sa descendante l’a léguée en 1920 aux musées d’Écosse, l’œuvre alors attribuée à Gerrit va Honthorst a été refusée, avant d’être vendue pour rien aux enchères. Elle se retrouve ici rapprochée du Repas à Emmaüs, autre scène saisissante commandée par Ciriaco Mattei à l’artiste dans les années 1600 – ce qui en soi vaut déjà le détour.
En 1952, l’Angleterre a vendu, pour payer l’effort de guerre, un Saint Jean Baptiste au Musée Nelson-Atkins de Kansas City, qui a eu la mansuétude de le laisser revenir à la faveur de cette exposition. Il rejoint ainsi Salomé recevant la tête de saint Jean-Baptiste, acquis un peu plus tard de haute lutte par la National Gallery. Il fallut toute la fougue de Denis Mahon, infatigable explorateur de la peinture italienne, pour faire accepter cette scène par le conseil d’administration, contre l’avis du directeur et des conservateurs.

Au milieu du XIXe siècle, le premier directeur de la National Gallery, Charles Eastlake, s’est rendu quatre fois au palais Balbi à Gênes, où lui a été proposée la première version de La Conversion de saint Paul, qui avait été refusée pour l’église de Santa Maria del Popolo. « Beau mais trop confus » fut sa dernière notation. Aux débuts des années 1950, le propriétaire des Musiciens contacta en vain le musée londonien, avant de le céder au Metropolitan Museum à New York. En 1973 encore, le tableau Marthe et Marie-Madeleine a été acheté par l’Institute of Arts de Detroit (Michigan), deux ans après être resté invendu chez Christie’s à Londres.

Le sort des peintres parmi les meilleurs influencés par le Caravage n’est guère plus enviable. En 1981, La Diseuse de bonne aventure de Valentin de Boulogne partit pour Toledo (Ohio), près de quarante ans après avoir été vendu par le Fitzwilliam Museum (Cambridge), sans que la National Gallery ne se manifeste. La Grande-Bretagne a perdu trois œuvres rares de Georges de La Tour. Le Saint Joseph charpentier est entré au Louvre après avoir été refusé en 1938 par la National Gallery, son Saint Pierre fut acquis en 1951 par le musée de Cleveland (Ohio) et la grande Rixe de musiciens par le Getty en 1973.

Le mépris de John Ruskin
En ce pays de profonde culture protestante, le réalisme choquant de cette école a été rejeté comme une manifestation inadmissible de « vulgarité » et d’« impiété », pour reprendre les termes de John Ruskin, critique d’art qui eut une influence énorme sur la classe moyenne victorienne. Toujours prêt à pourfendre « l’infidèle » et « le corrompu », ce prédicateur a exprimé son « horreur » pour cette « souillure de l’âme ». Cette crudité se retrouve dans l’image érotique d’un musicien un peu vénal par Cecco di Caravaggio ou celle d’un Christ ouvrant sa plaie signé du Spadarino. On découvre aussi un Saint Grégoire de Saraceni, un émouvant déni de saint Pierre peint par le propriétaire de l’atelier du Caravage, de bons tableaux d’Artemisia Gentileschi ou de Nicolas Régnier, ou encore une conversation musicale de Valentin.

Cependant l’exposition ne délivre pas ce qu’elle promet. Le parcours, qui n’a rien à voir avec le propos affiché, n’aborde à aucun moment l’histoire du goût anglais – ce qu’une précédente exposition, en 2014, avait réussi à faire au travers de la Renaissance germanique. Le visiteur ne peut alors comprendre l’alignement d’œuvres inégales déployées en cercles concentriques autour de l’artiste, de la poignée de compagnons de Rome aux lointains héritiers de Delft, avant de s’évanouir dans le siècle.

Au-delà du Caravage

Commissaire : Letizia Treves, conservatrice en chef à la National Gallery
Nombre d’œuvres : 48
Itinéance : du 11 février au 14 mai 2017, National Gallery de Dublin ; du 17 juin au 24 septembre, National Gallery d’Édimbourg

Au-delà du Caravage

Jusqu’au 15 janvier 2017, National Gallery, Trafalgar Square, Londres, tlj 10h-17h, jusqu’à 21h le vendredi, entrée 14 £ (15,60 €) (un billet sur deux offert aux passagers de l’Eurostar), rés. 44 207 126 55 73, www.nationagallery.org.uk. Catalogue, 208 p. 100 ill., 25 £ (28 €)

Légende Photo :
Michelangelo Merisi, dit Caravage, L'Arrestation du Christ, 1602, huile sur toile, 133,5 x 169,5 cm, National Gallery of Ireland, Dublin © Photo The National Gallery of Ireland, Dublin

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°467 du 11 novembre 2016, avec le titre suivant : Le Caravage à l’assaut du puritanisme

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