Samedi 16 février 2019

La photographie comme « déclencheur d’idées »

Bacon et les portraits de John Deakin

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 1 juillet 1996 - 468 mots

Francis Bacon a toujours reconnu son intérêt pour la photographie. Il s’est non seulement inspiré d’images publiées, comme celles de Muybridge, mais a souvent fait appel au photographe John Deakin pour réaliser le portrait de ses proches. Il préférait travailler à partir de photographies afin de «dériver». Pour la première fois, un ouvrage offre un large aperçu du travail de Deakin et rend hommage à un portraitiste majeur, aujourd’hui méconnu.

« Grâce à l’image photographique, je me mets à errer dans l’image et découvre ce que je pense être sa réalité, beaucoup plus que je ne le vois en regardant la chose, confiait Francis Bacon à David Sylvester (Entretiens, éditions Skira). Et les photographies ne sont pas seulement des points de repère, elles sont souvent des déclencheurs d’idées ».

Après la mort de Francis Bacon, on retrouva, éparpillées dans son atelier, une quarantaine de photographies de John Deakin (1912-1972). Témoin du capharnaüm qui régnait dans l’antre de l’artiste, elles étaient en piteux état : piétinées, écornées, déchirées, maculées de taches de peinture… Toutes sont des portraits de proches du peintre : la propriétaire du club « Colony Room », Muriel Belcher, le peintre Lucian Freud, Henrietta Moraes, Isabel Rawsthorne, George Dyer… Car Bacon, s’il faisait toujours poser un inconnu, préférait limiter la présence physique de ses amis pour gagner plus de liberté, pour « dériver ».

Le livre confronte ainsi les photographies à leurs métamorphoses picturales. Un parallèle qui permet de voir Bacon manipuler les corps, les isoler, les enfermer dans des perspectives, convulser les chairs, manier son pinceau pour passer du noir et blanc à des couleurs chatoyantes ou acides. On comprend ce que Bacon pouvait aimer chez Deakin : la même volonté de portraiturer sans concession, d’oser une lumière brutale, des noirs puissants. Pour Bacon, les portraits de Deakin «sont les meilleurs depuis ceux de Nadar et de Julia Margaret Cameron».

L’ouvrage ressuscite un photographe vite oublié, qui n’avait pris soin ni de son œuvre ni de sa carrière : il travaillait pour Vogue, mais en fut congédié deux fois. Compagnon de pub de Bacon, il a noyé sa vie dans un alcoolisme extrême. Deakin n’archivait pas plus ses négatifs que ses tirages. On les a retrouvés pêle-mêle sous son lit après sa mort : peu sont datés, les noms sont parfois illisibles ou simplement omis. Ils sont souvent dans le même état que ceux découverts chez Bacon. Ces «reliques» sont reproduites dans le livre sans avoir été restaurées, renforçant ainsi l’émotion.
Les portraits frappent par leur profondeur, leur construction, la liberté laissée au sujet. Un seul détonne par son manque de présence : Picasso, figure idéale pour tant de photographes. Étrange Deakin !

John Deakin, Photographies, texte en anglais de Robin Muir, éditions Schirmer Mosel, 164 p., 120 ill. en couleurs ou duotone, 348 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°27 du 1 juillet 1996, avec le titre suivant : La photographie comme « déclencheur d’idées »

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