Art contemporain - États-Unis

Jasper Johns, en long, en large et en double

Par Barthélemy Glama, correspondant à New York · Le Journal des Arts

Le 19 novembre 2021 - 1004 mots

ÉTATS-UNIS

Le Philadelphia Museum of Art et le Whitney Museum of American Art de New York s’associent pour célébrer conjointement les soixante-dix ans de carrière de l’artiste à l’occasion d’une colossale rétrospective.

Jasper Johns, Three Flags, 1958, encaustic sur toile, 78 x 116 cm, Whitney Museum of American Art, New York. © 2021 Jasper Johns / Licensed by VAGA at Artists Rights Society (ARS), NY
Jasper Johns, Three Flags, 1958, encaustic sur toile, 78 x 116 cm, Whitney Museum of American Art, New York.
© 2021 Jasper Johns / Licensed by VAGA at Artists Rights Society (ARS), NY

New York, Philadelphie. On serait tenté de dire « encore ? ». Les expositions consacrées à Jasper Johns (né en 1930) n’ont pas paru manquer ces dernières années. À la Royal Academy of Arts de Londres (2017), au Broad Contemporary Art Museum à Los Angeles (2018) ou à la Matthew Marks Gallery de New York (2019), les hommages se sont succédé, forgeant chaque fois un peu plus la légende d’un artiste entré depuis longtemps déjà au panthéon de l’art américain. La monumentale rétrospective que lui consacrent ensemble et simultanément le Musée d’art de Philadelphie (Pennsylvanie) et le Whitney Museum de New York n’a pourtant rien de comparable. Elle fait apparaître un Jasper Johns plus complet, plus varié, plus nuancé que jamais. Quant à sa formule inédite, à cheval sur deux villes et dans deux institutions majeures dialoguant l’une avec l’autre, nul doute : elle fera date.

« La forme que prend une exposition doit faire écho aux œuvres présentées », explique Carlos Basualdo, conservateur de l’art contemporain à Philadelphie et co-commissaire de l’exposition, en tête du très utile catalogue qui l’accompagne. Jasper Johns est passé maître dans l’art de la répétition, des effets de miroirs, du dédoublement. Les échos, les jeux de paires et les séries sont nombreux dans son œuvre, « tant et si bien qu’ils se sont progressivement imposés comme les dispositifs – pour reprendre un terme typiquement johnsien – qui donneraient à la rétrospective sa structure », ajoute Scott Rothkopf, l’autre co-commissaire, directeur adjoint et conservateur en chef du Whitney Museum. « Nous ne l’avons pas abordée comme la classique reconstruction d’une carrière, mais plutôt comme une mosaïque de chapitres discontinus qui puisse raviver la curiosité des spectateurs pour ces œuvres. »

Une exposition en miroir

Le pari est tenu. Dix thèmes centraux mettent en lumière autant de facettes différentes de l’œuvre et de la vie de l’artiste de 91 ans, qui peint encore chaque jour dans son studio de Sharon (Connecticut) : ses jeunes années new-yorkaises, sa relation avec Robert Rauschenberg, sa fascination pour Marcel Duchamp et pour quelques motifs essentiels (les fameux drapeaux américains, les nombres, les cartes), ses voyages au Japon, ses œuvres monumentales, ses tourments psychologiques. Les thèmes sont les mêmes à Philadelphie et à New York, mais les angles d’approche, les œuvres rassemblées et la manière de les traiter diffèrent d’une institution à l’autre : chaque exposition peut être vue indépendamment, mais c’est ensemble qu’elles donnent à la rétrospective tout son sens, chaque salle répondant comme en miroir à celle qui lui correspond dans l’autre musée. Pour le visiteur qui accomplit les deux heures de route ou de train, l’expérience de pensée (et de mémorisation) se révèle fascinante. On visite deux fois la même exposition et l’on découvre chaque fois une exposition nouvelle.

Certains tandems se distinguent par leur efficacité. Les salles dévolues aux « Premiers motifs » font ainsi dialoguer les drapeaux et les cartes – au Whitney – avec les séries de nombres – à Philadelphie –, des images auxquelles l’artiste revient très régulièrement au cours des années 1960. On y trouve, parmi les œuvres les plus célèbres de Jasper Johns, Three Flags (1958) ou 0 Through 9 (1960), mais aussi des peintures, gravures, dessins et lithographies rarement vus jusqu’ici. Les deux salles « Premiers motifs » de part et d’autre montrent comment toutes ces images fonctionnent ensemble, se nourrissent les unes les autres et participent d’une même recherche picturale. Au point que l’on paraît enfin les comprendre vraiment.

Un rassemblement d’œuvres monumental

Au total, ce sont près de 500 peintures, dessins, gravures, lithographies et sculptures que l’on découvre dans cette rétrospective boulimique. Beaucoup d’œuvres sont inédites, un grand nombre ont été prêtées par l’artiste lui-même ou par de riches collectionneurs privés, et aucune ne semble manquer à l’appel. Au contraire, le syndrome de Stendhal guette le visiteur au seuil de chaque salle. Les motifs et les doubles reviennent tant et tant au travers de cet œuvre tentaculaire s’étirant des années 1960 jusqu’au Covid-19 que l’on ne sait plus bien, à la fin, dans quel musée ni à quel endroit on a vu tel profil de Marcel Duchamp caché dans une toile, telle boîte de café Savarin transformée en pot à pinceaux, ou tel hommage mélancolique rendu au compositeur John Cage.

Certains dispositifs scénographiques sont particulièrement réussis, notamment la salle « Mind/Mirror » au Whitney Museum qui donne son nom à la rétrospective : quatre miroirs divisent la pièce et font dialoguer entre elles des paires de peintures de toutes les époques de la vie du peintre. La symbolique de la répétition entre en résonance avec les questionnements profonds de l’artiste, à différents moments charnières d’une carrière décidément complexe et non réductible aux quelques grands exemples que l’on en retient habituellement. Les étonnantes séries de squelettes et d’images médicales que le visiteur découvre à la toute fin de l’exposition, pour certaines peintes au cours de la pandémie, en attestent tout particulièrement.

Au jeu de la comparaison  

Le rassemblement d’œuvres de « Mind/Mirror » est si massif, la rétrospective si complète que, disons-le sans ambages : le pèlerinage dans les deux sites ne sera pas nécessaire, à moins d’être un inconditionnel de Jasper Johns. C’est le point d’achoppement essentiel de cette structure en miroir, dont la majorité des visiteurs ne verra finalement que la moitié. Si on a le choix, on préférera la version philadelphienne, plus fouillée, mieux construite et aux textes plus pédagogiques. On pourra, sous la surveillance d’un médiateur, y tourner les fragiles pages de Foirades/Fizzles (1976), un ouvrage que Johns a conçu en collaboration avec Samuel Beckett ; on y verra une galerie de lithographies dont l’accrochage est régulièrement modifié, généré aléatoirement par ordinateur en hommage à John Cage. Au Whitney, le parcours est un peu moins fluide, les cartels parfois un peu cuistres, parfois un peu creux, et certaines salles moins convaincantes que leurs équivalentes à Philadelphie. Des jeux de miroirs au risque du déséquilibre…

Jasper Johns: Mind/mirror,
jusqu’au 13 février 2022,
Whitney Museum of American Art, 99 Gansevoort Street, New York, whitney.org ;
Philadelphia Museum of Art, 2600 Benjamin Franklin Parkaway, Philadelphie (Pennsylvanie), philamuseum.org

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°577 du 12 novembre 2021, avec le titre suivant : Jasper Johns, en long, en large et en double

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