Samedi 15 décembre 2018

Design

Objectif Lune

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 8 octobre 2004 - 766 mots

Au Grand-Hornu, une exposition de lampes d’Ingo Maurer met en lumière l’artiste qui brûle en lui.

 HORNU (Belgique) - Malgré l’affiche un peu triste – une lune grise et une ampoule électrique noircie –, le titre de l’exposition, lui, plus explicite – « Ingo Maurer : Lumière, atteindre la Lune » – souligne la quête constante et, pour l’heure, inassouvie d’un homme né en 1932 sur une île du lac de Constance, en Allemagne. Depuis quarante ans, Ingo Maurer consacre sa vie à la lumière, même s’il n’existe, selon lui, que deux « créateurs de lumière » – Dieu et Thomas Edison, inventeur de la lampe à incandescence à qui il voue un véritable culte –, lui-même se considérant seulement comme un humble « faiseur de lumière ». Nuance !
Cette exposition, qui fait partie des présentations itinérantes montées par le Vitra Design Museum de Weil-am-Rhein (Allemagne), s’installe au Grand-Hornu sous les superbes voûtes de briques des « écuries ». La scénographie, qui n’a rien de chronologique, est assurément attirante. Plus que la coupole géante laquée rose fluo accrochée à l’entrée et sous laquelle on passe inévitablement pour accéder à l’exposition, c’est sans doute la suspension Porca Miseria ! qui reflète au plus près la philosophie d’Ingo Maurer : « C’est l’idée même que je me fais de la lumière : le jeu des réflexions. » Ce lustre, fabriqué à partir de tessons de porcelaine, éclate littéralement de lumière.
Choisies parmi les cent vingt luminaires ou systèmes que le designer allemand a inventés, les pièces ont été regroupées par familles. Ici, une petite salle peinte en rouge pompéien accueille la « tribu » des MaMo Nouchies, ces lampes en papier plissé, à mi-chemin entre les lanternes d’Isamu Noguchi et les vêtements Pleats Please d’Issey Miyake. Là, une table rassemble des œuvres originelles, dont la fameuse lampe Bulb (1966), en forme d’ampoule surdimensionnée. En face, un établi reconstitue « une partie du chaos qui règne dans l’atelier munichois ».

« Où es-tu Edison ? »
Ailleurs, on croise des mini-scénographies pas forcément « lumineuses », souvenirs d’installations jadis plus vastes, mais également des spécimens peu vus, tel ce luminaire-horloge baptisé Tati Time, conçu avec le designer Ron Arad. Sur certaines tables, les lampes sont en pièces détachées et les nombreuses heures nécessitées par leur mise au point s’estompent curieusement derrière la simplicité du montage. À voir l’ensemble de ces créations, on comprend combien, dans le parcours de Maurer, la technologie – halogène, hologramme, diode électroluminescente… – a joué un rôle primordial. Le designer colle véritablement aux basques de l’innovation, ce qui lui permet très vite de lâcher les considérations formelles pour s’attacher à la question de fond : l’éclairage. Et il a fait moult belles trouvailles. Ainsi le système Ya Ya Ho, inspiré par un éclairage public rudimentaire aperçu à Haïti et consistant en deux câbles à tendre à travers une pièce entre lesquels on vient connecter des ampoules à halogène. Ou encore ces deux lampes réalisées grâce à la technique des hologrammes. Où es-tu Edison ? est un lustre composé par 2 220 images d’ampoule, sur 360°. Et Holonzki une applique sur laquelle, par simple action de la tirette, l’ampoule apparaît ou disparaît, comme par magie.
De temps à autre, en revanche, sourd une légère pesanteur. Ainsi, la poésie de la lampe Luccellino, simple ampoule munie de deux plumes d’oie fixées sur la douille comme des ailes d’oiseau, s’efface inexorablement dans ses répliques démultipliées que sont Birds, Birds, Birds ou Birdie. Il y a dans La Bellissima Brutta, « bouquet » de diodes électroluminescentes, une joyeuse ironie qui vire à l’anecdote lorsque Ingo Maurer décline ces mêmes diodes en bandeaux lumineux sur un chapeau de cow-boy ou des costumes de mariés. Comme si le designer ne pouvait s’empêcher, par moments, d’allonger la sauce : « J’aime bien me situer à la frontière du bon goût et du mauvais goût », admet-il, confessant paradoxalement une certaine « angoisse de la lourdeur » : « Les Allemands ont la réputation d’être lourd, et j’ai constamment en moi cette appréhension. C’est pourquoi, dans mon travail, je choisis toujours de privilégier la légèreté. » Une légèreté qui tantôt frôle le décoratif, tels ces luminaires constitués de réflecteurs de papier doré à l’or fin, tantôt confine à l’œuvre d’art, comme nombre de ses installations, publiques ou privées. L’artiste qui brûle en Ingo Maurer ne semble cependant pas prêt à avouer sa passion au designer.

INGO MAURER : LIGHT, REACHING FOR THE MOON

Jusqu’au 19 décembre, Le Grand-Hornu, 82, rue Sainte-Louise, Hornu, Belgique, tlj sauf lundi, 10h-18h, tél. 32 65 65 21 21, www.grand-hornu.be

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°200 du 8 octobre 2004, avec le titre suivant : Objectif Lune

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