Mercredi 12 décembre 2018

Portrait

Marc Fumaroli - Historien, enseignant et académicien

Historien et enseignant, l’académicien Marc Fumaroli a mis son savoir au service de grandes institutions comme le Musée du Louvre

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 2 janvier 2013 - 1613 mots

Chantre de la rhétorique, brillant essayiste et enseignant dans l’âme, Marc Fumaroli est un passeur qui ne se départit jamais d’une certaine distance ironique.

« C’est trop long, ils ne vont pas en vouloir », lance-t-il, l’air contrit, en désignant son texte posé sur une table. Celui-ci devrait prendre place dans le catalogue de l’exposition « Rubens et l’Europe » attendue au printemps prochain au Louvre-Lens. Installé dans son salon, tendu de tapisseries peuplées de figures mythologiques, Marc Fumaroli a des appréhensions de jeune étudiant. Où est l’académicien hautain, fier et un rien méprisant aperçu posant dans son habit vert ? Masque de patricien romain et sourire en coin, c’est un homme ouvert et modeste qui nous accueille dans l’embrasure de la porte de son domicile parisien. Avant de glisser, tel un chanoine laïc, en ondulant le buste en direction du salon.

Chantre d’une langue française douce, claire et naturelle, Marc Fumaroli est un homme gourmand des mots et des livres qui les renferment. Sur sa table basse, un essai sur Marc Aurèle voisine avec un pavé sur Vélasquez, la New York review of books tutoie le Times literary supplement. « C’est un homme universel. Tout l’intéresse. Il a un appétit insatiable de connaissances. Quand il habitait rue du Bourg-Tibourg, à Paris, il s’attablait tous les matins dans un café voisin avec une pile de journaux, du Figaro à Libération », se souvient une ancienne élève. Devenue enseignante en histoire de l’art, celle-ci s’amuse des appels matutinaux de son ancien maître, en quête d’une référence bibliophilique, ou vibrant d’une impérieuse envie de partager une émotion littéraire.

Proche de l’historien de l’art Jacques Thuillier, Marc Fumaroli témoignait de beaucoup de respect pour André Chastel, un autre historien d’art aujourd’hui disparu. Pour commémorer le centenaire de la naissance de ce spécialiste de la Renaissance italienne, le Louvre fit appel, en février dernier à un aréopage de savants. L’auteur de L’Âge de l’éloquence préféra s’effacer devant la mémoire de cet ancien confrère en lisant un poème inédit de celui-ci glané en Italie. « C’est un excellent orateur et un causeur brillant et plein de charme. Une personnalité très forte à une époque où l’on en manque un peu », lance l’académicien Pierre Rosenberg avec lequel il eut quelques tiraillements.

Héraut de la rhétorique
« La réalité d’un écrivain est à chercher dans ses livres », affirmait  Marguerite Yourcenar. L’essayiste Marc Fumaroli est avant tout un spécialiste de l’histoire de la littérature, de la transmission érudite de la tradition littéraire. Au détour d’une thèse sur Corneille, l’étudiant croise en chemin la pédagogie des jésuites, la rhétorique antique et « l’extraordinaire fécondité de ce cadre de pensée, de parler et d’agir ». La rhétorique, cet art de persuader, convaincre, plaire et émouvoir, ne le quittera plus. « C’est un instrument de connaissance et de compréhension irremplaçable, même aujourd’hui. En tout cas, elle reste indispensable pour comprendre la littérature, les arts, la société de l’Europe prémoderne », explique cet infatigable chercheur. S’agit-il aussi de revitaliser un certain art de vivre, l’âme d’une société ? « Effectivement, c’est pour cela que j’ai toujours été en faveur de Sainte-Beuve car il considère que la littérature est le principe même de la civilisation, de la société civilisée », souligne-t-il de grands gestes à l’appui. Elle est une initiation à vivre ensemble avec des pairs qui partagent un certain nombre de valeurs communes. C’est un principe de reconnaissance réciproque et de tolérance qui rend la société possible. »

L’été dernier, le Domaine de Chantilly a donné « carte blanche » à Marc Fumaroli. Sa mission ? Pêcher parmi les quelque 60 000 livres de la collection du duc d’Aumale les pièces qu’il jugera les plus belles et les plus emblématiques. Il ressortit de cette immersion bénédictine avec quelques dizaines de pièces pendues à ses hameçons : de grands livres de fêtes émaillant les événements royaux de l’Ancien Régime, des recueils d’architecture et quelques volumes illustrant le travail d’ornemanistes du XVIe au XVIIIe siècles. Spécialiste du XVIIe siècle, il ne s’interdit pas quelques incursions au XVIIIe siècle comme il le fit dans Quand l’Europe parlait français. Invitation à une joyeuse et brillante pérégrination à travers l’Europe des Lumières, ce livre nous conduit de Berlin à Stockholm et de Madrid à Moscou à la découverte du génie de la langue française. On y croise Frédéric II, Catherine II de Russie et Benjamin Franklin croqués d’une plume virtuose, mais aussi un illustre inconnu, le comte de Caylus. C’est ce personnage qui se trouve au cœur de son prochain livre à paraître en début d’année, Le Sablier renversé, constitué de trois préfaces métamorphosées en trois essais. Pourquoi Caylus ?

Derrière ce personnage peu connu se glisserait, selon Marc Fumaroli, l’un des phénomènes les plus passionnants de l’ancienne Europe et l’une des clés de compréhension de la Révolution française. « Le Comte de Caylus a voulu servir la monarchie. Sans le savoir, il a préparé le terrain à un renversement complet de la société française et du régime politique de la nation. C’est cette ironie involontaire qui m’a intéressé », lance-t-il cherchant ses mots, les mains croisées sur la tête. « C’est un maître comme on n’en fait plus », s’amuse Guillaume Métayer. Ce normalien et jeune chercheur au CNRS, a tenu, au printemps dernier à participer à un hommage rendu à Marc Fumaroli, à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire. « Fumaroli est le Sainte-Beuve de notre époque. Il incarne ce qu’il professe, cet art de la rhétorique dont il se fait le héraut dans ses écrits », souligne enthousiaste Métayer. L’impétrant, discret et pudique, se serait, dit-on, volontiers passé de tous ces honneurs.

Le pamphlétaire
Il existe deux veines chez Marc Fumaroli. Celle de l’infatigable et érudit défenseur du génie de la langue française. Et celle du pamphlétaire. « Un énorme bonnet d’âne bureaucratique nous stérilise et paralyse », écrit-il en 1991 dans L’État culturel, charge vibrante mais peu nuancée contre l’étatisme de la culture. Il dénonce la « propagande » du ministère chargé de « culturiser » en masse les Français, la névrose tyrannique du service public, et reproche à l’institution de sacrifier ses fonctions conservatrices. « Conserver, ce n’est pas du tout s’immobiliser. Cela suppose fidélité et invention. Quoi qu’il en soit l’État culturel est condamné par la crise à se redéfinir autour du patrimoine », soutient-il. À l’image de La Fontaine qui tenta de défendre Fouquet contre l’arbitraire royal de Louis XIV, Marc Fumaroli bataille pour la liberté de l’artiste face à l’autorité de l’État. Las, le livre, clairvoyant mais maladroit, lui valut de nombreuses inimitiés. Sabre au clair, il est reparti en guerre au milieu des années 1990 contre les « impostures, hermétismes et impasses » de l’art contemporain. « Un des malheurs de l’art contemporain, c’est que sa théorie et son apologie excèdent de loin sa réalité. Au lieu de trouer l’écran, il se range dedans », soutient-il, ironique, le 22 janvier 1997 dans une interview au Figaro. Fulminant contre le monopole de l’art contemporain qui « vit en vase clos », et ne représente, selon lui, qu’une petite partie de l’art actuel qui survit, lui, vaille que vaille dans l’ombre, à l’écart des institutions, des media et du marché.

Né en 1932 à Marseille d’un père fonctionnaire et d’une mère institutrice, Marc Fumaroli a passé son enfance à Fès  avant de regagner la Canebière, où il fut étudiant en hypokhâgne et khâgne. Est-ce là, sur les bords de la Méditerranée, qu’est née cette véhémence, cette ardeur qui l’animent ? Cette force passionnée et originale qu’il a su mettre au service des institutions les plus traditionnelles contribuant ainsi à les vivifier : le Collège de France où il est élu en 1986, l’Académie française qu’il rejoint en 1995, puis l’Académie des inscriptions et des belles-lettres, où il occupe depuis 1998 le fauteuil laissé par Georges Duby ? Est-ce dans ces années-là qu’il s’est forgé ce visage parfois excessif qui lui valut d’être incompris, ou injustement traité de réactionnaire ?

Le poète Yves Bonnefoy qui lui mit le pied à l’étrier du Collège de France dans les années 1980 salue aujourd’hui « son courage intellectuel, sa belle capacité à affronter paisiblement la critique malveillante », mais aussi « son aptitude à la synthèse pluridisciplinaire ». Nostalgique de la République des professeurs, enseignant dans l’âme, Marc Fumaroli est un passeur qui donne généreusement son savoir à ses élèves, sans jamais toutefois se défaire d’une certaine distance ironique. Militant pour la sauvegarde des enseignements littéraires en France, visiting professor de nombreuses universités américaines, enseignant à Rome et à Pise, il n’a cessé de vouloir transmettre et partager sa flamme pour la langue française et pour une certaine conception de l’homme. Un homme libre, tolérant et aspirant à l’universel, capable de se détacher de la tyrannie de l’immédiateté pour s’ouvrir à la contemplation et à la méditation.

La rhétorique serait-elle la pierre philosophale de Marc Fumaroli, la porte étroite pour accéder au sublime ? « Le sublime comme le sacré sont des notions à manier avec beaucoup de prudence. Ce sont de véritables bombes à retardement. Je préfère des catégories stylistiques plus modérées : la simplicité et l’élégance », souligne monsieur l’académicien dans un demi-sourire.

Marc Fumaroli en dates

1932 Naissance à Marseille

1958 Agrégé de lettres classiques

1965-1985 Maître de conférences à l’université de Lille, Professeur à l’université de Paris-Sorbonne

1986-2002 Professeur au Collège de France, Chaire de rhétorique et société en Europe XVIe-XVIIe siècles

1988-1992 Président du conseil scientifique de la Bibliothèque nationale

1995 Élu à l’Académie française, au fauteuil d’Eugène Ionesco

1996-2011 Président de la Société des amis du Louvre

1998 Élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, au fauteuil de Georges Duby

Retrouvez la fiche biographique complète de Marc Fumaroli.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°382 du 4 janvier 2013, avec le titre suivant : Marc Fumaroli - Historien, enseignant et académicien

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