Mercredi 14 novembre 2018

Le balai de Laura Lamiel

Par Élisabeth Couturier · L'ŒIL

Le 22 septembre 2015 - 682 mots

L’objet fétiche de Laura Lamiel est un balai, un balai ordinaire à poils naturels… Aussi loin qu’elle se souvienne, pour elle, balayer est synonyme de bien-être, d’apaisement, de méditation…

Notre rencontre a lieu quelques jours avant l’ouverture de la Biennale de Lyon, où elle est exposée. L’atelier est vide, ou presque. Des éléments, emballés et posés contre les murs, sont prêts à partir, libérant une vaste aire centrale : « Je n’ai absolument pas peur de l’espace, il fait partie de ma personnalité, de ma vie », dit l’artiste, qui évoque sa maison d’enfance : « Ma mère la trouvait vraiment laide. Pour moi, elle était parfaite : tout partait d’une pièce centrale avec un poêle. Venait ensuite, par étapes, l’ouverture sur la nature. Je me souviens de la chaleur qui émanait du poêle, du chien qui dormait à côté, du parquet de bois que j’aimais balayer, des vérandas, des poiriers, et aussi du parc du château voisin débouchant sur une immense forêt…» Sans jamais perdre le fil de son propos, et avec la finesse de ceux qui se nourrissent de poésie, Laura Lamiel récite le haïku d’un moine japonais : « Balayer devant sa porte et tirer l’eau du puits. » Ainsi, déclare-t-elle : « Quand on a un balai, on a une maison ! » Pour preuve : « Petite, je balayais autour des vieux arbres, j’adorais me cacher entre leurs grosses racines. » En riant, elle ajoute : « J’ai même balayé le Vésuve ! » Et de raconter comment, au sommet du volcan, tout près de son cratère, d’un geste irrépressible, elle a saisi le balai qui se trouvait contre la porte de la baraque du gardien et comment elle a balayé le sol plein de cendres. Les autres touristes en restèrent cois ! Elle évoque également cette habitude qu’avaient les Shakers – des protestants issus des quakers – d’accrocher tables et chaises aux murs, une fois leur utilisation terminée. Pas de balai dans les œuvres de Lara Lamiel, juste l’évocation discrète du parquet à travers des cales de bois qu’on retrouve dans certains de ses agencements d’objets trouvés et de matériaux bruts, rebuts et accessoires divers, présentés avec la minutie d’un arpenteur. Pénétrer au plus profond de son univers mental, lâcher prise, telles sont, aux yeux de l’artiste, les vertus du balayage : « Passer le balai, c’est faire place nette, épurer le flot des idées, laisser la pensée se reposer. » Balayer donc pour décompresser, faire le vide. Une notion qui lui tient à cœur, car, insiste-t-elle, « mes installations fonctionnent grâce au vide laissé entre les choses présentées les unes à côté des autres. L’espace travaille les pièces et les pièces travaillent l’espace. » Par exemple, juxtaposés à plat sur une estrade basse, un crayon, une paire de gants, un pupitre, un petit ressort, une vieille enveloppe, etc. ou bien, tel un décor émergeant d’une lumière blanche, une chaise et des tubes fluorescents entourés d’une grande cage de verre, ou encore une table avec des matériaux posés dessus et un grand plan oblique coupant l’horizontalité de son plateau… des assemblages sans pathos, ni narration, organisés, le plus souvent, in situ : « Je reste fascinée par le corridor de Bruce Nauman, sur cette idée de perception du corps dans l’espace vide. » L’esthétique fonctionnelle du balai, sa présence modeste et son efficacité, impressionne Laura Lamiel : « Cela renvoie au râteau qui trace des lignes dans les jardins zen constitués de graviers. » Et d’ajouter : « On n’imagine pas un moine zen passer l’aspirateur ! » Mesurer l’espace temps,  serait-ce une des clés de lecture de l’œuvre de Laura Lamiel, mettant en tension des éléments aux énergies contradictoires ? Elle déclare, soudain : « Au fond, je suis en contradiction avec moi-même, je produis des choses alors que je veux vivre de rien ! »…Quittant l’artiste sur cette phrase de conclusion, je traverse la cour de son atelier, et me retrouve nez à nez avec un groupe de jeunes enfants joyeux et délurés, jouant avec des balais. Trop beau ! J’appelle l’artiste pour qu’elle voie la scène. Les mômes, apeurés, sont partis se cacher. Ils ont laissé derrière eux, à plat sur le sol, une demi-douzaine de balais, tous séparés les uns des autres par du vide : « Incroyable ! », s’est écriée, sidérée, Laura Lamiel ! 

« La Biennale de Lyon 2015 », deux installations de Laura Lamiel dans le cadre de l’exposition « La vie moderne » au Mac de Lyon, jusqu’au 3 janvier 2016. www.biennaledelyon.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°683 du 1 octobre 2015, avec le titre suivant : Le balai de Laura Lamiel

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