Mémorial

L’anneau international in memoriam

Par Sophie Trelcat · Le Journal des Arts

Le 28 octobre 2014 - 765 mots

Un immense anneau de béton, dessiné par Philippe Prost, rend hommage aux soldats tombés lors de la Première Guerre mondiale dans le Nord-Pas-de-Calais et réunit 600 000 noms d’amis et ennemis.

NOTRE-DAME-DE-LORETTE - « Lorette était un vaste cimetière : entre les tranchées françaises et boches, des cadavres pourrissaient, auxquels nulle main pieuse n’avait pu rendre les derniers devoirs ; et, partout, autour des tranchées, autour des boyaux, les croix, les petites croix de bois, sous lesquelles Boches et Français dormaient de leur dernier sommeil, que ne respectaient pas les obus. On ne pouvait gratter la terre sans mettre à jour quelques débris de chair humaine. » C’est ainsi que le lieutenant Alfred-Marie Job décrivait l’horreur régnant sur le plateau de Lorette à Ablain-Saint-Nazaire durant l’été 2015. Presque cent ans plus tard, le souvenir est toujours vif : « Ici, on marche sur les morts. On en compte globalement soixante par mètres carrés sur ce site », explique un paysagiste œuvrant sur le projet. C’est pour honorer cette mémoire et pour marquer le centenaire de la Grande Guerre que le Conseil régional Nord Pas-de-Calais actait avec le ministère français de la Défense, en avril 2011, la décision de construire un monument commémoratif jouxtant la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette. Avec le Louvre-Lens édifié en 2012 à quelques encablures, il s’agit d’une deuxième réalisation majeure dans le bassin minier susceptible de relancer la vie par la culture dans cette région économiquement sinistrée.

Territoire témoin du carnage des batailles de l’Artois, le plateau accueille déjà le plus grand cimetière militaire de France, ponctué en son centre d’une basilique et d’une tour lanterne inaugurées respectivement en 1937 et 1925. Avec le choix institutionnel de regrouper sur un strict pied d’égalité (par ordre alphabétique, sans distinction de grades, de nationalités et de religions) les soldats morts entre 1914 et 1918 sur un front de quatre-vingt kilomètres, la tâche n’était pas facile.

Une ellipse fraternelle gravée
Lauréat du concours en 2012, Philippe Prost se devait de gérer une première contrainte, celle de l’inconnue de la surface des noms à graver, à laquelle s’ajoutait une deuxième : ne pas dépasser en hauteur les stèles de la nécropole. « Le mémorial ne doit pas lui voler la vedette », précise l’architecte, connu pour son travail sur l’œuvre de Vauban et qui s’est récemment distingué avec la réalisation du Centre de développement chorégraphique de Vitry-sur-Seine, installé dans une ancienne briqueterie. Très vite s’est imposée pour lui la figure du cercle symbolisant, la ronde des enfants, la fraternité et la chaîne humaine avec l’inscription des noms se succédant selon une boucle, sans fin. Simple sans être simpliste, l’idée fonctionne parfaitement : un anneau elliptique de béton noir de 328 mètres de périmètre est en partie encastré dans la terre et ses parois verticales intérieures sont uniformément recouvertes de panneaux en inox. Liés les uns aux autres comme un soufflet d’accordéon, ces derniers sont griffés des noms des 600 000 soldats. Pour accéder au cheminement longeant ce ruban continu de lecture, il faut traverser une tranchée bétonnée, s’enfonçant elle aussi progressivement dans le sol. Implanté sur un terrain en pente, le monument lévite à quelques mètres de hauteur sur environ un cinquième de son contour, comme pour mieux rappeler la fragilité de la paix.
D’apparence minimale, l’ouvrage relève pourtant d’une grande technicité. Des voussoirs préfabriqués en béton fibré, assemblés à l’aide de câbles sur lesquels ils sont enfilés, ont été spécialement mis au point. De même, un caractère typographique original a été créé. Baptisée « La lorette », la lettrine dessinée par le graphiste et typographe Pierre di Sciullo devait être lisible de jour comme de nuit et jusqu’à trois mètres de hauteur, correspondant à celle des panneaux. Durant la phase de conception, Prost et di Sciullo avaient intégré l’inconnu de la surface à graver et ses conséquences sur l’architecture. En parallèle se déroulait un inventaire international mené de main de maître par l’historien Yves Le Maner, spécialiste des deux conflits mondiaux. Français, Sénégalais, Allemands, Anglais, Écossais, Gallois, Australiens, Sud-Africains… sont aujourd’hui ensemble pour l’éternité. La réunion des amis et ennemis d’hier n’a pas été facile reconnaît le Maner : « Il a fallu convaincre les Britanniques ». De A Tet, un Népalais de l’armée anglaise à l’Allemand Zywitz Rudolpf, ces 1350 mètres carrés de noms gravés symbolisent la mort de masse et disent toute l’horreur et l’absurdité de la guerre.

Fiche technique

Maître d’ouvrage : Région Nord-Pas-de-Calais
Paysagiste : David Besson-Girard
Lumière : Yann Toma
Ingénieur : Jean-Marc Weill
Dimensions de l’ellipse : Grand axe, 129 m. Petit axe, 75 m
Coût : 8 millions d’€ TTC

Légende photo

Mémorial international de Notre-Dame-de-Lorette, architecte : Philippe Prost/AAPP. © Pierre di Sciullo, graphiste/Photo : Aitor Ortiz.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°422 du 31 octobre 2014, avec le titre suivant : L’anneau international in memoriam

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