Samedi 15 décembre 2018

Jan Fabre plante son drapeau au milieu de l’Ermitage

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 12 décembre 2016 - 1816 mots

Le Musée de l’Ermitage invite Jan Fabre pour une carte blanche. Reprenant
le principe du dialogue avec ses œuvres et les collections du musée déjà opérant au Louvre, l’artiste organise sa première grande exposition en Russie.

Saint-Pétersbourg, vendredi 21 octobre 2016, matin. L’Ermitage sort de sa torpeur. Tandis que le public se fait encore attendre dans les salles du musée, des journalistes s’agitent du côté des Rubens. Ils attendent Jan Fabre, qui doit inaugurer le jour même son exposition « Chevalier du désespoir/Guerrier de la beauté » au musée. Huit ans après le Louvre, l’artiste belge s’immisce donc dans une autre prestigieuse institution, l’un des plus beaux palais du monde au nom doucement français : l’Ermitage. L’invitation faite par la Russie à l’un des créateurs les plus sulfureux de son époque peut surprendre. Car, si les Russes connaissent moins le plasticien – il s’agit de la première exposition personnelle de l’artiste en Russie –, ils sont familiers de l’homme de théâtre, dont les pièces radicales ont défrayé la chronique au Bolchoï. L’invitation qui lui est faite aujourd’hui semble peu compatible avec le raidissement des autorités en matière d’art contemporain et avec le refroidissement des relations entre la Russie et l’Europe. Mais Saint-Pétersbourg n’est pas Moscou, et ce qui est difficile sur les rives de la Moskova, semble plus facile près de la Neva…

« Vous avez carte blanche »
Tout a commencé avec l’exposition « Jan Fabre, L’Ange de la métamorphose » au Louvre, en 2008. L’artiste avait été invité par le musée à intervenir au sein de ses collections, ce qui fit alors grand bruit. « Un perturbateur au Musée du Louvre », « Une exposition qui fait débat » titraient des journaux encore sous le choc de la polémique que la présentation de L’Histoire des larmes avait déclenchée lors de l’ouverture du Festival d’Avignon en 2005. « Jan Fabre au Louvre, on aime ou on déteste. On s’extasie ou on ricane », écrivait Le Monde. Il est vrai qu’avec une trentaine d’œuvres exposées, dont certaines véritablement monumentales, jamais artiste contemporain n’avait été aussi visible au Louvre. Et quel artiste ! D’aucuns se souviennent notamment de son Autoportrait en plus grand ver du monde, conçu pour l’immense salle Rubens, qui le mettait en scène sous la forme d’un gigantesque lombric animé rampant sur un champ de pierres tombales gravées aux noms d’insectes évoquant des artistes et des penseurs célèbres. L’installation était à l’image de Jan Fabre, pleine d’humour et de gravité à la fois, d’ironie et de douceur, d’un ego démesuré et profondément modeste.

Naturellement, on est venu de loin humer le parfum du scandale au Louvre, sous couvert de « dialogue » entre l’art ancien et l’art contemporain. Le professeur Mikhaïl Piotrovsky, directeur de l’Ermitage, et son conservateur Dimitri Ozerkov ont fait le déplacement depuis Saint-Pétersbourg – une révolution de palais, cela ne se manque pas ! – pour finalement repartir convaincus, avec un rêve en tête : inviter Jan Fabre à l’Ermitage. Mais les rêves deviennent parfois réalité, le musée saint-pétersbourgeois s’étant depuis ouvert à l’art du temps présent. « Il y a trois ans, M. Dimitri Ozerkov est venu me voir à Anvers, raconte Jan Fabre. Il m’a dit : “Ça y est, je suis maintenant curateur pour l’art contemporain. Et vous, vous avez carte blanche !” » Seule condition : ne pas décrocher d’œuvres des salles du musée. À moins d’avoir une mauvaise éducation – ce qui n’est  pas le cas de l’artiste –, une telle invitation ne se refuse pas. Jan Fabre l’a donc acceptée pour le défi qu’elle représentait, pour la Russie – « Sa culture m’impressionne », dit-il, citant les peintures russes de la Galerie Tretiakov, Dostoïevski, etc. – et pour le Musée de l’Ermitage, qui, bien davantage qu’un simple musée universel, est le dépositaire d’une partie de l’histoire du pays.

Là, dans cette ancienne résidence impériale, se sont en effet déroulées des intrigues politiques et des tragédies personnelles qui furent celles de tout un peuple. C’est à l’Ermitage qu’est né le premier parlement russe ; à l’Ermitage, encore, qu’ont été perpétrés les attentats contre Alexandre II ; à l’Ermitage, toujours, que s’est déroulé le « Dimanche rouge » qui marqua le premier jour de la révolution russe de 1905… Dans les couloirs du palais plane encore le fantôme de Catherine II, l’impératrice qui fut à l’origine de la galerie de peintures qui, à force de remboursements de dettes, d’acquisitions et de nationalisations, allait devenir l’institution que l’on sait, avec ses Vinci et ses Rembrandt, ses Zurbarán, ses Matisse et ses Picasso. Et, aujourd’hui, Jan Fabre.

Tout Jan Fabre, ou presque

Entre l’acceptation du projet et l’inauguration de l’exposition, trois ans se sont  donc écoulés, durant lesquels Jan Fabre est venu souvent arpenter le musée. Comme au Louvre, l’artiste a choisi d’intervenir au sein des salles dédiées aux écoles du Nord, au milieu de ses « compatriotes » : Brueghel, Van Cleve, Rubens, Van Dyck, Snyders… « Je suis né dans cette peinture, martèle Jan Fabre. À 16 ans, je copiais Rubens et j’étudiais les maîtres flamands. » Car Jan Fabre est un artiste belge flamand, profondément belge, né à Anvers en 1958, vivant et travaillant entouré de ses équipes à Anvers, sillonnant le monde comme pour mieux revenir dans son « Laboratorium », à Anvers. Il a cette bonhomie et cette sympathie que l’on ne trouve  qu’en Belgique. Cette générosité débordante aussi, dont l’œuvre témoigne jusque dans ses excès. Car si Fabre est sang et larmes, il est aussi fidélité et amour. Mort et vie réunies.

À l’Ermitage, l’exposition démarre d’ailleurs avec son autoportrait en nain, le nez écrasé contre la réplique d’un portrait (aujourd’hui perdu) de Philippe Le Bon par Rogier Van der Weyden (Je me vide de moi-même, Homo Faber, 2006). De ce nez cassé coule le sang de l’artiste qui s’est heurté à la tradition. Plein de dérision, cet autoportrait est d’abord l’aveu d’impuissance d’un artiste qui, petit face à l’histoire de l’art, ne parviendra jamais à égaler ses aînés. Mais il est aussi le manifeste d’un plasticien qui entend, malgré tout, se mesurer à eux en les embrassant littéralement. « Mon ironie est pleine de gravité », écrivait le 24 janvier 1989 Jan Fabre dans son Journal de nuit. Cela étant dit, l’accrochage peut dérouler les quelque deux cents œuvres de l’artiste, dont de nombreuses créations, disséminées parmi les collections du musée. Dessins au sang, au stylo Bic, vanités aux animaux, tableaux en scarabées, sculptures en marbre, armures… toute l’étendue – ou presque – des savoir-faire du plasticien est là.

Près du Saint Luc dessinant la Vierge de Van der Weyden et d’un Christ en sauveur non attribué, Jan Fabre a placé son Salvator Mundi (1998) – le gant d’une armure portant une sphère plantée d’une colonne vertébrale – et un dessin au sang. Le dialogue fonctionne ainsi par associations de concepts ou de formes. Non loin du Carnaval dans un village avec mendiants dansants de Marten Van Cleve sont accrochés les récents dessins de carnaval aux crayons de couleur dans lesquels l’artiste revendique sa filiation avec Ensor et Rops (Le Carnaval des géants à Bruxelles, 2016). Le sang (celui du sauveur et de l’artiste) et le vin (Clown au verre de vin, 2016) se mélangent dans l’esprit carnavalesque du Nord. Chez Fabre, comme chez ses aînés, la mort est un joyeux bazar.

Jan Fabre, un « résistant » dans une société machiste
Près des anciens pigeonniers de Catherine la Grande, l’artiste a disposé ses Messagers de la mort décapités, têtes de hiboux naturalisées qui, dans les tableaux de Bosch ou de Brueghel, apportent autant la sagesse que la folie. Puis viennent les dernières œuvres de la série L’Heure bleue : des dessins au Bic sur des photographies inspirées des mises en scène de Rubens, dont le bleu est si profond que l’image devient à peine perceptible (série des Apparition et disparition, 2016). De Rubens, l’Ermitage possède quelque quarante œuvres, dont le monumental Bacchus, exaltation des plaisirs terrestres, qui a fasciné l’artiste belge. Autour des Jordaens (Le roi boit) sont suspendus les tableaux en élytres de scarabées qui ne sont pas sans rappeler au public les mosaïques voisines de la cathédrale Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé…

Partout les dialogues opèrent ainsi, comme au sein de la salle Van Dyck où est présentée la nouvelle série intitulée Mes reines : des portraits en bas-relief sculptés dans le marbre de Carrare des plus proches collaboratrices de Jan Fabre – ses « reines » – font face aux portraits des puissants du XVIIe siècle peints par Antoon Van Dyck, dont le Portrait de Charles Ier, roi d’Angleterre. Autre époque, autres sujets : « J’ai mis à l’honneur les femmes qui dirigent mon atelier et ma vie, s’amuse l’artiste. Je suis fier de cette pièce dédiée au pouvoir des femmes. C’est ma pièce de résistance dans une société machiste. »

Dans la salle des Frans Snyders, la plus belle de toutes selon Jan Fabre – « Où peut-on voir ailleurs autant de Snyders ? C’est unique au monde ! » –, c’est une autre conversation qui s’est engagée entre les deux peintres anversois : des vanités du XVIIe (des natures mortes, de vastes étals de marchés) à côté de vanités contemporaines (crânes et squelettes d’animaux fantastiques recouverts de coléoptères mordant des lièvres, des faisans, etc.).

L’exposition a-t-elle été facile à préparer ? Cela a été finalement beaucoup plus simple qu’au Louvre, reconnaît Barbara De Coninck, proche collaboratrice et « reine » de Jan Fabre : « La générosité de tout l’Ermitage a été totale, son hospitalité aussi. Nous avons pu travailler dans les réserves, choisir parmi les collections de dessins… Tout cela est allé de soi, car il y a un énorme respect pour l’artiste en Russie, et pour l’art en général. » Et la censure ? Elle n’est intervenue à aucun moment du projet, assure Barbara De Coninck. La preuve, une installation présentée dans l’aile contemporaine du musée, dans laquelle des chiens naturalisés sont suspendus en l’air dans une victoire de l’art sur la vie, n’a pas manqué de susciter une vague d’indignation en Russie.

Dans son Journal de nuit, Jan Fabre notait le 21 mai 1986 : « Une performance : Je vole un avion militaire belge, décolle à destination de Moscou, atterris au milieu de la Place Rouge où je plante le drapeau Jan Fabre. (Petit détail, de peu d’importance : je ne sais pas voler). » Trente ans plus tard, l’artiste a planté son drapeau à Saint-Pétersbourg. Et, comme à Avignon et au Louvre, cela ne va pas sans bruit.

Chronologie

1958
Naissance à Anvers (Belgique)

Fin des années 1970
Étudie à l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers

2004
Performance au Palais de Tokyo avec Marina Abramovic

2008
Le Musée du Louvre donne carte blanche à Jan Fabre

2015
L’artiste met en scène un spectacle de vingt-quatre heures, Mount Olympus, au théâtre Toneelhuis à Anvers

2016-2017
Exposition au Musée de l’Ermitage

« Jan Fabre, Chevalier du désespoir/Guerrier de la beauté »

Jusqu’au 30 avril 2017. Musée de l’Ermitage, Dvortsovaya Naberezhnaya 34, Saint-Pétersbourg (Russie). Ouvert tous les jours sauf lundi de 10 h 30 à 18 h, nocturne mercredi et vendredi jusqu’à 21 h. Tarifs : 400 roubles russes. Commissaires : Jan Fabre, Dimitri Ozerkov. www.hermitagemuseum.org

Jan Fabre, Journal de nuit, 1985-1991
Editions de L’Arche, 352 p., 29 €

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°697 du 1 janvier 2017, avec le titre suivant : Jan Fabre plante son drapeau au milieu de l’Ermitage

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