Mardi 17 septembre 2019

François Rouan - Artiste

Réputé pour ses tressages de papiers et de toiles aux couleurs fulgurantes, François Rouan s’emploie depuis cinquante ans à peindre pour s’arracher au déterminisme familial

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 18 juin 2014 - 1631 mots

François Rouan est à l’affiche du château de Hautefort, en Dordogne, où ses œuvres font écho à l’histoire du lieu.

« J’ai consommé beaucoup de pères ». La voix est chevrotante, le regard bleu et franc, parfois dur, derrière les petites lunettes ovales. Le père biologique, c’est François Rouan. Ancien brigadiste pendant la guerre d’Espagne, grande figure de la Résistance, « Montaigne » est chargé de former les maquis de l’Armée secrète dans les Cévennes en 1943, avant de participer aux combats de la Libération dans l’Hérault, puis à la Campagne d’Allemagne.

Sa mère, chargée de missions de liaison par la Résistance, sera arrêtée et emprisonnée avec le petit François né en 1943. C’est là, derrière les barreaux, qu’il apprendra à marcher. Devenu après la Libération la mascotte des anciens résistants, il inaugure des monuments aux morts aux côtés de son héros de père. Il coupe des rubans, tire des cordons, écoute les sonneries aux morts et s’émerveille devant la beauté des paysages : la garrigue, le canal du Midi, les plages et le ciel sans fin. « J’ai vu aussi les corps constitués, les uniformes, les préfets. Dans ce contexte, j’ai observé Montaigne [son père NDLR] devenir de plus en plus gris et de plus en plus petit. C’est ce cirque social qui m’a poussé vers quelque chose qui était comme un autre pays », souffle François Rouan fils. Il choisit l’art comme terre d’élection sur laquelle l’ombre du père ne planera jamais. Être artiste, chanteur ou poète pour échapper à cette histoire trop lourde à porter. « Aujourd’hui encore, à 70 ans, il reste obsédé par cette figure paternelle, par l’image de celui qui a affronté la mort », souligne Didier Sicard, médecin, ancien président du Comité consultatif national d’éthique, et collectionneur, fidèle à François Rouan depuis 45 ans.

Des débuts fauves à l’audace des tressages
C’est au Musée Fabre, à Montpellier, devant les Baigneuses de Courbet qu’a lieu sa première rencontre avec la peinture. Sidéré par cette paire de fesses, par ce grand tableau qui magnifie et théâtralise la nudité, il s’achète des couleurs et des toiles et se met à peindre. Il a 14 ans. « Je veux travailler », clame-t-il à son père pour fuir l’enfermement du lycée caserne. Devenu apprenti imprimeur, il intègre les Beaux-Arts de Montpellier en cours du soir. Il peint des toiles « fauves » à la manière de Matisse, d’Auguste Chabaud et des expressionnistes allemands. Pour échapper au service militaire en cette période de guerre d’Algérie et obtenir un sursis, il passe le concours des Beaux-arts de Paris. En 1961, il intègre l’atelier de Roger Chastel avec lequel il entretient des rapports d’affection, tout en militant à l’Union des étudiants communistes. Sur le vaisseau peinture sur lequel il s’embarque, ses balises ont pour noms Piet Mondrian, Barnett Newman, Picabia, Fontana et Dubuffet.

Confronté à l’impossibilité de peindre, au terrorisme intellectuel de cette époque de guerre froide, François Rouan réalise alors ses premiers papiers collés. Plongées dans la couleur, les feuilles sont ensuite découpées, perforées, froissées, chiffonnées et collées sur un support. Puis, les premiers tressages apparaissent. Le papier est déchiré en lanières et les feuilles tissées l’une dans l’autre. Il tâtonne, explore, multiplie les combinaisons, puis remplace le papier par la toile. Il aime jouer avec les couleurs primaires, sèches et dures, mais aussi avec la légèreté des roses, des beiges, des ocres et des bleus saturés empruntés à Simon Hantaï.

« Artiste gauche, malhabile, dépourvu de l’aisance de l’arabesque matissienne », Rouan a compensé ce handicap par « une hardiesse extrême », analyse Dominique Cordellier, conservateur en chef au département des Arts graphiques du Musée du Louvre. Faut-il voir dans ses tressages une métaphore ? La volonté de réunir en lui ce qui est hétérogène, chaotique et tumultueux en contraignant tout ce petit monde à coexister ? Vivre, c’est tisser, et tisser c’est se relier au souffle de la vie nous rappellent les Kogis, lointains descendants d’une civilisation précolombienne. Le fil, le tressage est ce qui relie le temporel et le spirituel, l’instant et l’éternité, l’humain et le divin.

À Rome, il réapprend la peinture avec Balthus
Écartelé entre ses engagements marxistes léninistes et l’art, il opte pour la peinture en 1968, non sans une certaine culpabilité. « La peinture avait toujours à voir pour moi avec l’interdit. Dans la vie, il fallait faire des choses utiles et je n’ai jamais pensé que l’art était utile », explique ce fils d’ingénieur élevé dans le culte du devoir.

Chastel le pousse à se présenter au Prix de Rome qu’il remporte. En 1971, tournant décisif, il obtient une bourse pour la Villa Médicis. À Rome, il rencontre Balthus et réapprend à peindre à ses côtés. Il étudie le motif, fait des relevés, croquis et dessins des œuvres de grands maîtres. Ses thèmes de prédilection ? Les jardins, la ville, le marbre et les figures dansantes de Lorenzetti observées à Sienne. Il marie le végétal, le minéral et l’humain dans un réseau inextricable. Il entre ainsi dans le petit théâtre de Balthus et met ses pas dans ceux du maître, du « Signor Conte », qui s’emploie à inscrire dans le plan du tableau une stratégie de défiance envers toutes les opérations de stricte maîtrise visuelle. « Plutôt tenter le dévoilement de sa propre violence », insistait-il. « Balthus aimait Rouan parce qu’il trouvait en lui un bon cuisinier. Il maîtrisait bien la sauce peinture et l’aidait à faire ses fonds », note Dominique Cordellier. Dans la ville éternelle, il passe de la teinture à la peinture en s’attaquant à la série des « Portes ». Avec ces miroitements chromatiques et ses éblouissements pointillistes, graves comme une leçon de ténèbres, il s’aventure entre les monochromes de Rothko et les terres de Dubuffet, observe Denis Hollier, écrivain et professeur de littérature (Rouan, la figure du fond, Galilée). À Paris en 1971, à la galerie Lucien Durand, ses tressages partent comme des petits pains. Les collectionneurs se bousculent. Parmi eux, on trouve Daniel Cordier, Elie de Rothschild et Didier Sicard, éblouis. « Sa peinture restitue à mes yeux le fonctionnement mental. Méditation sur la vie et la mort, elle parvient à traduire, dans un espace plastique, le tohu-bohu de l’existence », analyse le médecin. En 1975, le Musée national d’art moderne consacre une exposition à ses « Douze portes » qui sont autant de seuils, de passages qu’il faut emprunter pour gagner le champ des possibles.

L’obsession pour les imbrications
À Rome, il rencontre Lacan, obsédé comme lui par le tressage. Le grand psychanalyste lui achète des dessins et l’entraîne dans les mailles de ses filets borroméens. Rouan qui aime « épater » – selon le mot de Lacan – et être épaté, est séduit par ce grand intellectuel, explorateur de continents inconnus. À son retour d’Italie, il se pose à Laversines, dans l’Oise dans les dépendances d’un château, où il installe sa demeure et ses ateliers. Hyperactif, il met en chantier de nouvelles séries et guidé par son instinct, s’attaque à de nouveaux supports : le vitrail, la tapisserie, le traitement photographique de l’empreinte, puis la vidéo. Toutes ces pratiques enrichissent la peinture qui demeure au centre de son travail. Une peinture turbulente, aux couleurs fulgurantes, hédoniste et décorative à l’extrême, que le monde de l’art contemporain ne peut tolérer. « J’ai tenté quelque chose de nouveau, je vais vous décevoir », lance ce perpétuel insatisfait à ses invités et amis de passage. Reçus comme des princes à Laversines, ceux-ci se montrent fascinés par cet homme sensible, complexe et fidèle en amitié. Ils passent tout à ce misanthrope qui se dissimule derrière un flot ininterrompu de paroles. Ils excusent ses colères, sa violence verbale, ses jugements à l’emporte-pièce et ses paradoxes. Arc-bouté contre l’institution culturelle, il ne refuse pourtant jamais les commandes publiques et partage sa vie avec une femme, Isabelle Monod-Fontaine, conservateur général du patrimoine, qui fut pendant près de dix ans le numéro deux du Musée national d’art moderne-Centre Georges Pompidou. « Il en veut à l’institution à laquelle il reproche de pétrifier la création et d’empêcher les peintres d’exister », note Anne Martin-Fugier, historienne et écrivain qui le côtoie depuis trente-cinq ans. En 2004, le Louvre lui propose d’accompagner de ses œuvres l’exposition consacrée à Francesco Primaticcio. François Rouan réalise un ­ensemble de peintures et de photographies et un film Di sotto in su, savant tissage de fragments de corps féminins nus, tatoués de figures du maître italien, effleurés par la caméra. Rouan aime les femmes. Pour lui, depuis toujours, le tableau est associé à l’idée du corps féminin. « Seule la peinture a la capacité de dresser une équivalence d’éclat de l’idée du sexe féminin, de donner à éprouver l’expansion irradiante de la beauté », écrit-il dans son livre Trotteuses qui accompagnait, au printemps dernier, l’exposition éponyme à la Maison de la culture d’Amiens. Gageons que Balthus, l’ami, « l’interlocuteur privilégié » qui voulait « déclamer au grand jour le tragique palpitant du drame de la chair » ne l’aurait pas contredit.

FRANÇOIS ROUAN EN DATES

1943 : Naissance à Montpellier
1961 : Entrée aux Beaux-Arts de Paris
1966 : Premiers tressages de toiles
1971 : Obtention d’une bourse pour la Villa Médicis
1972 : Naissance de l’amitié avec Balthus
1975 : Exposition « Douze portes » au Musée national d’art moderne-Centre Georges Pompidou
1978 : Quitte l’Italie et s’installe à Laversines (Oise)
1983 : Rétrospective au Musée national d’art moderne
1994 : Exposition « François Rouan, travaux sur papier 1965-1992 » au Cabinet d’arts graphiques du Centre Georges Pompidou
2003 : Réalise son premier film, Clamouse
2006 : Rétrospective, « François Rouan, Contre image » au Musée des Abattoirs à Toulouse
2014 : Exposition à la Maison de la culture d’Amiens, et deuxième volet de son exposition au château de Hautefort (Dordogne)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°416 du 20 juin 2014, avec le titre suivant : François Rouan - Artiste

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