Dimitris Daskalopoulos, collectionneur

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 5 juillet 2011 - 1442 mots

En trente ans, l’entrepreneur grec Dimitris Daskalopoulos a construit une collection phénoménale d’art contemporain, mêlant audace et discrétion.

Connaissez-vous beaucoup d’amateurs qui achèteraient un billet pour visiter l’exposition de leur propre collection ? C’est pourtant ce que fait le Grec Dimitris Daskalopoulos, dont une partie du fonds est présentée jusqu’au 11 septembre au Musée Guggenheim de Bilbao, en Espagne. N’y voyez nulle coquetterie ou feinte. L’homme d’affaires aime se comporter en citoyen ordinaire et se fondre dans la foule. Lorsque son ancienne compagnie familiale Vivartia lançait de nouveaux produits, il allait les acheter et en gardait le ticket de caisse. En s’immergeant dans le public du Guggenheim, il s’imbibe du regard et des attitudes des visiteurs face à sa collection. « J’ai passé dix heures dans l’exposition, confie-t-il. Ce ne sont plus des œuvres, mais un parcours. » À l’inverse de son compatriote Dakis Joannou, qui s’affiche bras dessus bras dessous avec l’artiste Jeff Koons et le marchand Larry Gagosian, Daskalopoulos joue sur la retenue et la discrétion. « Je déteste l’arrogance, indique-t-il. Si je sens que ma poitrine commence à enfler, j’ai un mécanisme qui me retient, j’ai une côte qui me fait mal ! »  Sa collection, composée d’environ 450 œuvres, est à la mesure de sa personnalité, profonde, cohérente, sans esbroufe ni goût de la spéculation. D’ailleurs, il a mis vingt ans avant d’en montrer des bribes, pour la première fois à la Whitechapel Gallery, à Londres, en 2010. « C’est une personne extrêmement sérieuse, qui est dans l’invisibilité et l’efficacité. Il a fait une collection sans aucune prétention sociale. Ayant les moyens qu’il a, il ne s’est pas donné en spectacle, mais a acheté des artistes très pointus, soutenus par les conservateurs de musée, souligne le galeriste parisien Renos Xippas. Il a une économie de paroles hallucinante. On ne dirait pas un Grec. » 

« Auto-éducation »
La collectionnite de Daskalopoulos n’est guère atavique. Ses parents, qui possédaient initialement une épicerie au centre d’Athènes, avaient surtout œuvré à faire prospérer leur petite entreprise jusqu’à ce qu’elle devienne une multinationale spécialisée dans l’alimentation, implantée dans 29 pays et employant 13 000 employés. Dimitris Daskalopoulos commence à acheter de l’art contemporain en 1992, après s’être entiché d’objets asiatiques et de sculptures en bronze. Au début des années 1990, l’homme d’affaires sillonne le monde en quête d’innovation pour son business. Il trouve quelques réponses dans l’art actuel. « Je voulais être impliqué dans l’art de mon temps parce qu’il pose les questions de mon temps et me permet de comprendre les enjeux actuels. Les ricanements autour de l’art contemporain lui donnent toute sa raison d’être. Même les cyniques sont touchés, explique-t-il. La plus grande joie de ma vie, c’était de travailler de manière constructive avec les gens, de les motiver à apporter le meilleur, à se battre, à créer. L’être humain est fragile, nous ne sommes là que pour une courte période de temps. Il y a d’un côté notre finitude, mais de l’autre notre volonté de vivre. Je choisis les œuvres qui témoignent de cela. » Il en va ainsi de la première œuvre qu’il a achetée, une pièce de Rebecca Horn composée de pinceaux en mouvement, traitant de la fragilité même du processus pictural. 

Sa collection n’a toutefois rien d’un réservoir à idées et n’offre aucune réponse littérale aux questions de société. À l’idée d’un amassement d’œuvres, Daskalopoulos préfère celle d’émergence de thématiques, de narrations – mieux, d’une conversation. Et, dans un esprit très curatorial, il sait relier le concert d’une quarantaine de voix recensées à Küba [bidonville d’Istanbul] par Kutlug Ataman à des pièces dans lesquelles l’angoisse se fait sourde à l’exemple de Current Disturbance (1996), de Mona Hatoum. Cette cage qui renferme des ampoules s’allumant et grésillant jusqu’à extinction renvoie aussi à Dépendance/Indépendance (1955-1996) d’Annette Messager, une œuvre qui réveille nos petites craintes intimes. Un dialogue spontané se met en place entre le cabinet de curiosité de Mark Dion et les organes bovins collectés dans des bocaux par Damien Hirst. Même s’il s’appuie depuis 1994 sur les conseils de Dimitri Paleokrassas, le collectionneur reste maître de ses choix. « Je lui fournis un cadre théorique, qui parle à son cœur et à sa sensibilité, indique Paleokrassas. La collection est un processus continu d’“auto-éducation” pour tous les deux. » 

« Grands formats et petits bijoux »
Très vite, Daskalopoulos franchit le Rubicon et navigue du côté d’œuvres monumentales, telles Cavemanman (2002), un labyrinthe tout en papier aluminium et rouleau adhésif de Thomas Hirschhorn, ou encore une grande installation comprenant quatre écrans vidéo de Vito Acconci. « J’ai été vraiment impressionnée par sa collection, confie Nancy Spector, conservatrice en chef de la Solomon R. Guggenheim Foundation, à New York. Il choisit les artistes profondément concernés par la condition humaine, il n’esquive aucune complexité, et ne se laisse pas non plus démonter par l’échelle des œuvres, ce qui est très peu commun. » 

L’exposition en quatre volets présentée à la Whitechapel était beaucoup plus intimiste qu’à Bilbao, et permettait de révéler quelques arêtes subtiles. « Dimitris n’a pas décidé un jour d’acheter des œuvres monumentales, mais plutôt celles dans lesquelles les artistes expriment toute leur ambition, précise Dimitri Paleokrassas. Même si l’exposition de Bilbao privilégie les grands formats, la collection compte de vrais petits bijoux, comme les empreintes corporelles de David Hammons ou les dessins d’hôtel de [Martin] Kippenberger. » Derrière chaque acquisition, on devine un certain parti pris, comme le refus de la peinture, présente uniquement par le biais de Kippenberger. « Quand vous regardez Rubens à la Alte Pinakothek de Munich et Botticelli aux Offices à Florence, vous ne pensez pas que l’art contemporain ait apporté quoi que ce soit à cette grandeur. Il a toujours été clair pour moi que j’allais inclure ou non des choses dans la collection. Cette décision de savoir ce que je n’allais pas inclure est sans doute la plus importante, explique-t-il. Il y a des artistes qui sont dans toutes les collections sérieuses, mais dont je n’ai pas voulu. J’ai un Jeff Koons et un Warhol, je n’en ai pas besoin d’un second. Je n’ai pris d’eux que des œuvres qui sont compatibles avec ma collection. »

L’homme ne fait pas non plus de la défense de la scène hellène un cheval de bataille, malgré la présence de quarante artistes grecs dans son ensemble. S’il prend rapidement sa décision, il la laisse mûrir toute une nuit pour voir si l’œuvre trotte encore dans son esprit le lendemain. Bien qu’il adosse ses achats à une vraie recherche de sens, l’idée n’est pas de percer le secret des œuvres. « J’aime les œuvres dont on ne trouve jamais la clef, comme celle de Matthew Barney. Et si quiconque la trouve, il doit l’avaler et n’en parler à personne », sourit-il. 

« Créer de l’inspiration »
Qu’il ait consenti depuis un an à lever le voile sur quelques pans de sa collection n’est pas anodin. « Je ne trouve pas très bon que ces pièces soient dans l’obscurité d’un entrepôt, admet-il. Ce que je veux, c’est créer de l’inspiration autour d’elles. » L’inspiration ne prendra sans doute pas la forme d’un espace privé comme tant de collectionneurs en ont ouvert. Dans l’esprit de Daskalopoulos, il s’agit plutôt d’un lieu de débat et de médiation culturelle. D’ailleurs une des pièces de sa collection, The Lovers (1991), de Damien Hirst, est installée dans le bureau du conseil d’administration de sa société Damma. Chaque réunion débute par une discussion autour de ce cabinet renfermant des intestins bovins, et donne lieu à une bagarre pour s’asseoir sur le siège qui lui tourne le dos ! 

Un espace de 1 000 m2 situé à l’entrée de l’immeuble accueille aussi des œuvres. « Je pense que certaines pièces de ma collection devraient interagir avec le public, mais pas l’ensemble. Je ne veux pas d’un musée portant mon nom, qui serait une capsule dans le temps ; ce n’est pas intéressant à long terme. La collection doit être active, et non un de ces mausolées avec de la musique assourdissante et des feux d’artifice, insiste ce trustee du Guggenheim et membre du conseil international de la Tate Modern à Londres. J’aimerais permettre un changement de mentalité, je ne sais pas trop de quelle manière, mais dans les périodes troublées que l’on traverse en Grèce, où l’on doit questionner ce qu’on est et quel est notre environnement, la culture est nécessaire pour nous inspirer. » 

Dimitris Daskalopoulos en dates

1957 Naissance à Athènes.

2007 Vend la compagnie familiale.

2009 Exposition d’une partie de sa collection à la Whitechapel Gallery, à Londres.

2011 Exposition « The Luminous Interval », jusqu’au 11 septembre, Musée Guggenheim de Bilbao.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°351 du 8 juillet 2011, avec le titre suivant : Dimitris Daskalopoulos, collectionneur

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